Forcenés en série en Corrèze : comment les forces de l'ordre les appréhendent
C’est un phénomène bien connu aux États-Unis qui, ces derniers mois, interroge les forces de l’ordre en France, au moment d’intervenir sur le cas d’un forcené. Le “Sucide by cop”, ou “suicide par un policier interposé”, est une méthode qui vise à adopter une attitude menaçante devant un policier, dans le but d’entraîner chez lui une réponse armée.
Reconstitution. Un homme du PSIG dans le rôle du forcené d’Objat, quelques minutes après sa neutralisation.
Lors des dernières affaires de forcenés en Corrèze et en Dordogne, cette méthode suicidaire a été plusieurs fois évoquée, face au comportement étrange des forcenés. Lors de la "chasse” de Terry Dupin au Lardin-Saint-Lazare, le général du GIGN avait rapidement mis en avant le caractère suicidaire du fugitif, qui avait fait feu à plusieurs reprises sur les gendarmes, et les véhicules de gendarmerie. L’homme avait finalement été neutralisé par un tir à la gorge.
Avoir des intensions suicidaires n’exclut pas de vouloir s’en prendre à d’autres pour attirer une réponse armée
À Brive, le 22 juin, le retranché de la résidence d'Estavel s’était lui-même infligé des blessures au couteau. Quatre jours plus tard, À Objat, le 26 juin le forcené du Lidl a un temps nargué les gendarmes avec son pistolet, en le portant notamment au niveau de sa tempe. Un tir dans la jambe d’un homme du PSIG avait permis de l’interpeller. Il a été hospitalisé dans la foulée en psychiatrie.
« On travaille sur ces questions depuis 2016, et cela nous conforte dans l’idée qu’il faut anticiper ces phénomènes pour protéger la population. Avoir des intensions suicidaires n’exclut pas de vouloir s’en prendre à d’autres pour attirer une réponse armée. Ce fut le cas lors de la tuerie de Colombine aux USA en 1999 », rappelle le capitaine Valentin, du PSIG de Brive.
Repères : - Malemort, le 6 novembre 2020. Après une altercation avec une voisine, un homme se retranche chez lui, près d’une école à Malemort. - Lardin-Saint-Lazare, le 30 mai 2021. Après avoir tenté de tuer un ami de son ex-femme, un ancien militaire de Brive, 29 ans. 300 gendarmes sont mobilisés pendant 36 heures - Brive, le 22 juin. Après une dispute conjugale, un trentenaire menace pompiers et policiers dans un immeuble de la résidence d’Estavel à Brive. Objat. - Objat, le 26 juin, un homme de 50 ans environ se présente armé aux abords du magasin Lidl.
"Une mauvaise phrase peut tout faire basculer"Négociateur. L’art de désarmer par la parole. Photo Rémi DUGNELors de ces opérations délicates, l'analyse de la situation et l'évaluation du profil du forcené sont primordiales. Damien (*) en sait quelque chose. Ce gendarme du PSIG de Brive est un des douze négociateurs en Limousin. « Un mauvais mot, une mauvaise phrase peut tout faire basculer en quelques instants », assure-t-il.
S’il n’est pas intervenu à Objat en tant que tel, il était en revanche en première ligne lorsqu’un homme s’était retranché à son domicile près d’une école, à Malemort en novembre 2020. « Le but est d’instaurer un rapport de confiance avec la personne. C’est pour cela qu’il faut une honnêteté absolue. Mais avant de communiquer, il faut établir au maximum le profil de la personne au bout du fil », explique le spécialiste.
Évaluer le profil du forcenéA-t-on affaire à un terroriste, un paranoïaque, un psychopathe, un schizophrène?? « Le but est d’évaluer son niveau de détermination. Et si un profil ne se dessine pas clairement, dans le cas d’un “monsieur-tout-le-monde” par exemple, on va essayer de voir si une tendance se dégage. », explique le négociateur, formé par le GIGN. Une tendance obtenue dans « la bulle de négociation », va orienter le gendarme dans le type de communication à adopter. Les résultats obtenus lui permettront d’être force de proposition auprès du commandement.
D’ici septembre 2021, un deuxième négociateur va venir grossir les rangs de la compagnie de Brive. Ce nouveau négociateur, recruté sur ses capacités à gérer ses émotions, aura suivi une formation intensive avec le GIGN, qui comprend des interventions de psychologues et des mises en situation.
« A tout prix éviter une intervention en force »Faut-il donner du temps au temps, intervenir en urgence?? « Parfois, tout bascule dans un sens ou dans l’autre, sans que l’on sache pourquoi. On a des situations mal engagées qui se débloquent soudainement, comme d’autres, bien parties qui n’aboutissent pas. Mais si l’on obtient une reddition, c’est mission accomplie, car notre but est à tout prix d’éviter une intervention en force, qui peut être violente pour la personne et pour les gendarmes », explique Damien. « Ce dialogue doit se faire dans le respect de la personne. Parfois, cela va consister à gagner du temps, car le forcené est en crise, ou sous l’influence de substances. Suivant le contexte, il est préférable d’attendre pour faire retomber la tension », ajoute le capitaine Valentin du PSIG.
En Corrèze et en Dordogne, en dehors des trois forcenés, une seule personne a été blessée physiquement. Les intensions suicidaires des différents mis en cause doivent encore faire l’objet de confirmations, par les enquêtes judiciaires qui ont été ouvertes.
Pierre Vignaud
(*) Il s’agit d’un nom d’emprunt.
