Plusieurs milliers d'habitants du bassin de Montluçon (Allier) n'ont pas de médecin référent : la colère gronde chez les patients
Mort-né. Après neuf mois de « grossesse », le centre de santé de Bien-Assis a fermé ses portes, mercredi 30 juin, à Montluçon. Faute de médecins salariés et faute de soutien des pouvoirs publics, hors l’Agence régionale de santé et la députée Laurence Venceunebrock, martèlent Gérard Gardrat et Philippe Busseron, les deux dirigeants de l’Association de patients abandonnés en recherche de médecins (Aparm).
Depuis plusieurs semaines, on expédie les affaires courantes. Les deux médecins retraités et la jeune doctoresse à mi-temps doivent faire face à la détresse de leurs patients. Sans pouvoir leur offrir la moindre solution pérenne. Ils sont aujourd’hui plus de 7.000 patients (le nombre de personnes inscrites par l’Aparm, voir ci-dessous), habitant le bassin de Montluçon, à se retrouver aujourd’hui dans une situation inquiétante, voir dramatique.
A 69 ans, le docteur Fabrice Gauvin, l’une des chevilles ouvrières de l’Aparm, va mettre fin à son activité professionnelle avec un profond sentiment d’amertume. Il en veut aux élus locaux, « de gauche comme de droite », de lui avoir dit que « tout était sous contrôle ». Et avance des chiffres qui font mal : « 60 généralistes à Montluçon en 2014, 32 en 2021 » !
Nos politiques ne peuvent pas dire qu’ils ne savaient pas. Cela fait des années que nous les alertons sur cette situation.
« Aujourd’hui, on nous dit que le fond du trou c’est 2030 et que l’on aura cette année-là le même nombre de médecins qu’en 2021. Le problème, c’est que nous avons une nouvelle génération qui travaille entre vingt et trente-cinq heures par semaine. Les quarante à soixante heures, c’est fini » !
Sans solutionDans les locaux du centre de santé, la tension est moins palpable. Les patients, qui attendent leur dernier rendez-vous, sont presque tous résignés. « Je ne sais pas où je vais aller », soupire Christian, un Montluçonnais de 69 ans. A la retraite, il a quitté le village de Courçais pour la « grande ville ». « J’avais un médecin à La Chapelaude. Maintenant, je n’ai plus personne. Pour l’instant, je tiens encore debout. Heureusement, ma femme en a encore un ».
Comme beaucoup, Gérard et Josette, qui habitent Désertines, se sont retrouvés le bec dans l’eau après le départ en retraite de leur médecin. « On est venu à Bien-Assis, on ne s’attendait pas à ce que ça ferme. Là, on est sans solution ».
Le centre de santé de Bien-Assis avait ouvert ses portes en septembre 2020.
André, 80 ans, a lui aussi « perdu » son médecin le 1er juillet 2020. « Il nous avait dit qu’il aurait un remplaçant, il n’est jamais venu », se désespère ce Montluçonnais fatigué à l’idée de devoir chercher un nouveau praticien. Son désarroi est partagé par Didier, 59 ans, de Saint-Angel.
« J’ai un traitement que je dois renouveler tous les trois mois. Je ne sais pas comment je vais faire. Le seul endroit où on m’a accepté, c’est là. Montluçon n’est pas la seule ville où c’est compliqué. Mon fils, qui est gendarme au Mans, a eu du mal à trouver un médecin ».
Domicilié à Domérat, Dominique, 58 ans, s’exprime au nom de toute sa famille. Comme lui, ses parents et sa belle-mère se retrouvent désormais sans médecin référent.
Quand vous pensez que c’est l’État et donc nous les contribuables qui payons les études de médecine, il y a de quoi se poser des questions sur la répartition des généralistes sur le territoire
Complètement désabusé, Gilbert, 69 ans, a fait trente-cinq kilomètres en voiture pour venir se soigner à Montluçon. « Je ne vais quand même pas en faire 65 pour aller à Clermont », s’insurge cet habitant de Saint-Éloy-les-Mines, dans le Puy-de-Dôme. « Chez nous aussi, c’est la cata. Mais je ne pensais pas qu’à Montluçon »…Sur la page facebook de La Montagne Montluçon, les réactions à la fermeture du centre de santé de Bien-Assis sont très nombreuses. Près de soixante commentaires ont été recueillis suite à l’appel à témoin. Et ils sont assez virulents dans leur ensemble.
« Ma maman qui a 80 ans avec un traitement mensuel à vie n’a plus de médecin et aucun ne veut la prendre, c’est honteux ! Monsieur le maire faites quelque chose, on ne peut pas laisser une vieille dame de 80 ans comme ça. Veuve, elle habite Bien-Assis 2 et n’a pas de permis de conduire. Ce centre était idéal pour son cas et celui de plein de gens, quelle tristesse ! », s’insurge Jocelyne.
En invaliditéLe message d’El Ena est du même tonneau : « Ma maman, 88 ans, pas de médecin. Mes enfants, pas de médecin. Grosse galère. Donc maintenant, si besoin de renouvellement ou autre, on va à l’hôpital » ! Maguy s’inquiète : « Mon mari et moi on n’a plus de médecin et moi je vais me faire opérer d’un genou au mois d’août. Gros problème ».
Le message de Nadine, lui, est carrément glaçant. « Avons 70 ans en invalidité. Mon mari, 73 ans, plus de docteur. Nous ne savons plus quoi faire. Ils veulent peut-être que nous allions plus vite chez “Roc Eclair” ».
Certains internautes se posent la question de savoir s’ils doivent rester à Montluçon. C’est le cas de Monika.
Dentiste Clermont-Ferrand, pédiatre Clermont-Ferrand, orthophoniste inexistant et j’en passe. J’envisage quoi qu’il en soit, ma fille ayant des besoins médicaux et paramédicaux, de repartir de Montluçon
Face à ce constat déprimant, la suppression du numerus clausus, qui limitait jusque-là le nombre d’admissions en études de médecine, peut apparaître comme une bonne nouvelle. Sauf qu’il faut près de dix années d’études pour former un médecin généraliste.
« Aujourd’hui, il faut bien comprendre que vous n’avez plus de médecins sur le marché, peste le docteur Gauvin. Il y avait encore en 2018 une fenêtre de tir, elle est passée. La pénurie aujourd’hui, elle est nationale. A l’avenir, il va falloir aussi poser la question du nombre d’heures et de la liberté d’installation. Sinon, on ne s'en sortira pas, c'est certain ».
En seulement neuf mois d’activité, le centre de santé de Bien-Assis a inscrit plus de 7.000 personnes qui ont toutes vu un médecin. Cela signifie-t-il qu’avec la fermeture du centre plus 7.000 patients, domiciliés sur le bassin montluçonnais, sont désormais dépourvus de médecin référent ? Non. Jointe au téléphone, la Caisse primaire d’assurance maladie (Cpam) de l’Allier ne souhaite pas donner le nombre de personnes qui ont inscrit l’Association de patients abandonnés en recherche de médecins (Aparm) comme médecin référent. « Ce sont des données personnelles de structure », justifie le service communication.
De son côté, l’Aparm, par la voix de son vice-président Philippe Busseron, avance le chiffre de 2.000 personnes. Cela signifie-t-il que seulement 2.000 patients, habitant sur le bassin montluçonnais, n’ont pas de médecin référent ? Là encore, la réponse est non. « On n’a pas proposé systématiquement aux gens de remplir le formulaire d’inscription. Certains n’ont d’ailleurs pas voulu le faire. Dans nos patients, c’est vrai, il y a des gens qui sont venus nous voir parce que leur médecin était malade ou tout simplement absent. Cela dit, il est clair pour moi que la majorité des gens que nous avons suivi se trouvent aujourd’hui sans médecin référent ». La majorité, cela veut dire près de 4.000 personnes. Un chiffre tout à fait plausible même si Philippe Bécaud, le président du conseil départemental de l’ordre des médecins de l’Allier, se montre particulièrement prudent sur le sujet. « Je ne nie pas qu’ils ont eu 7.000 personnes différentes mais je ne sais pas combien ont été prises réellement en charge par le centre. Pour moi, ce n’est pas plus de 3.000, 3.500 ».
Fabrice Redon
