Les spécificités de l’État à l’heure de la mondialisation
Merci Monsieur le Président, cher Jean-Pierre.
J’ai donc la difficile tâche de conclure. Après les propos très politiques tenus par les différents intervenants dans des registres très différents, je m’excuse par avance si mon intervention vous paraît un peu « rond de cuir ».
Quelques remarques historiques et philosophiques sur ce qu’est l’État me semblent nécessaires avant de nous interroger sur « l’État pour quoi faire ? » ou sur « l’État en 2030 », conformément à l’intitulé de la soirée.
Beaucoup d’intervenants ont insisté sur le caractère abstrait, difficultueux, parfois difficile à appréhender de la question de l’État. Je prendrai un peu le contrepied parce qu’il me semble que trop arrimer l’État à un discours sur la souveraineté entendue juridiquement comme la compétence de la compétence ou, sociologiquement, comme « le monopole de la violence légitime » (Weber), c’est peut-être un peu manquer ce qui fait la spécificité de l’État.
Pour essayer d’expliquer cela, je voudrais convoquer une image que vous connaissez peut-être : le frontispice du Léviathan de Thomas Hobbes (1651), dont Horst Bredekamp, un historien iconologue allemand, a donné un commentaire très stimulant qui a ensuite inspiré beaucoup de grands esprits, à commencer par Derrida et Agamben.
C’est sur les instructions précises de Hobbes que cette gravure fut réalisée (probablement à Paris par le graveur Abraham Bosse). Cette image qui illustre le Léviathan est donc partie intégrante du discours de Hobbes.
Ce frontispice montre un géant, le souverain, qui se tient en suspension audessus d’une cité, semblant léviter. Ses pieds ne touchent pas terre, ce qui peut renvoyer à l’origine marine du monstre Léviathan qui apparaît dans les Psaumes ou dans le Livre de Job. Ce souverain tient entre ses mains une épée, qui signifie le pouvoir temporel, et une crosse, qui symbolise le pouvoir spirituel.
Il faut se souvenir qu’en 1651, l’Europe sort de 150 années de guerres civiles confessionnelles où chaque camp prétendait détenir une vérité absolue qui lui donnait le droit d’exterminer l’autre sans ménagement. Au cours des guerres de religion, on a coupé des têtes et des mains en France au XVIe siècle (bien avant Daech). L’opération conceptuelle à laquelle se livre Hobbes ici n’est pas du tout la neutralisation du religieux, comme on l’a souvent bêtement écrit, mais sa captation par l’autorité politique qui, ce faisant, s’en arroge le monopole. N’oublions pas que la construction de l’État date d’avant la Révolution française. C’est un des traits marquants de la Réforme. Comme le disait l’historien Lucien Febvre, le littéralisme est une insurrection nationale autant qu’une insurrection spirituelle. Et la Church of England, l’Église d’Angleterre, symbolise parfaitement la symbiose entre Église et État qu’a voulu instaurer Henri II.
Ce frontispice illustre selon moi les quatre fonctions de l’État qui ont été mises à mal par la mondialisation libérale et qui mériteraient, à nouveaux frais, d’être réhabilitées.
La première fonction est évidemment la garantie de la paix civile, de la sécurité publique, la garantie de la vie. L’État garantit la paix civile à l’intérieur de ses frontières et la « non-guerre », selon le mot de Jean Baechler, à l’extérieur. Et s’il est agressé, il répond par la force.
Mais quand il garantit la paix civile et la vie collective il garantit aussi la vie individuelle de chacun de ses sujets. On voit sur l’image que la cité dominée par le souverain est absolument déserte, à l’exception de deux personnages : un gendarme armé d’une arquebuse, qui garantit la sûreté, et un médecin reconnaissable par son masque à bec, masque utilisé au Moyen-âge et au début de la Renaissance pour se prémunir – très mal d’ailleurs – contre la peste. L’État est donc garant de la paix civile, de la vie commune mais aussi de la vie individuelle.
Voyant cette cité déserte on peut se demander où sont passés les hommes et les femmes censés la peupler. Observant de plus près la multitude d’homoncules formant le corps du souverain, on voit que c’est le peuple qui constitue le corps du souverain. Voici que la multitudo dissoluta de Hobbes, agrégat inconstitué d’individus qui se livrent une guerre civile perpétuelle, est devenue un populus, un peuple, qui produira plus tard, la démocratie aidant, une nation. L’État a donc une fonction instituante. Il est, comme le disait Pierre Bourdieu, « le champ des champs », le champ qui institue les autres champs. Cela rejoint ce qui a été dit sur l’expression des rapports sociaux.
On pourrait dire aussi, même si cela n’apparaît pas sur ce frontispice, que l’État est ce qui institue le marché. En effet, pou...
J’ai donc la difficile tâche de conclure. Après les propos très politiques tenus par les différents intervenants dans des registres très différents, je m’excuse par avance si mon intervention vous paraît un peu « rond de cuir ».
Quelques remarques historiques et philosophiques sur ce qu’est l’État me semblent nécessaires avant de nous interroger sur « l’État pour quoi faire ? » ou sur « l’État en 2030 », conformément à l’intitulé de la soirée.
Beaucoup d’intervenants ont insisté sur le caractère abstrait, difficultueux, parfois difficile à appréhender de la question de l’État. Je prendrai un peu le contrepied parce qu’il me semble que trop arrimer l’État à un discours sur la souveraineté entendue juridiquement comme la compétence de la compétence ou, sociologiquement, comme « le monopole de la violence légitime » (Weber), c’est peut-être un peu manquer ce qui fait la spécificité de l’État.
Pour essayer d’expliquer cela, je voudrais convoquer une image que vous connaissez peut-être : le frontispice du Léviathan de Thomas Hobbes (1651), dont Horst Bredekamp, un historien iconologue allemand, a donné un commentaire très stimulant qui a ensuite inspiré beaucoup de grands esprits, à commencer par Derrida et Agamben.
C’est sur les instructions précises de Hobbes que cette gravure fut réalisée (probablement à Paris par le graveur Abraham Bosse). Cette image qui illustre le Léviathan est donc partie intégrante du discours de Hobbes.
Ce frontispice montre un géant, le souverain, qui se tient en suspension audessus d’une cité, semblant léviter. Ses pieds ne touchent pas terre, ce qui peut renvoyer à l’origine marine du monstre Léviathan qui apparaît dans les Psaumes ou dans le Livre de Job. Ce souverain tient entre ses mains une épée, qui signifie le pouvoir temporel, et une crosse, qui symbolise le pouvoir spirituel.
Il faut se souvenir qu’en 1651, l’Europe sort de 150 années de guerres civiles confessionnelles où chaque camp prétendait détenir une vérité absolue qui lui donnait le droit d’exterminer l’autre sans ménagement. Au cours des guerres de religion, on a coupé des têtes et des mains en France au XVIe siècle (bien avant Daech). L’opération conceptuelle à laquelle se livre Hobbes ici n’est pas du tout la neutralisation du religieux, comme on l’a souvent bêtement écrit, mais sa captation par l’autorité politique qui, ce faisant, s’en arroge le monopole. N’oublions pas que la construction de l’État date d’avant la Révolution française. C’est un des traits marquants de la Réforme. Comme le disait l’historien Lucien Febvre, le littéralisme est une insurrection nationale autant qu’une insurrection spirituelle. Et la Church of England, l’Église d’Angleterre, symbolise parfaitement la symbiose entre Église et État qu’a voulu instaurer Henri II.
Ce frontispice illustre selon moi les quatre fonctions de l’État qui ont été mises à mal par la mondialisation libérale et qui mériteraient, à nouveaux frais, d’être réhabilitées.
La première fonction est évidemment la garantie de la paix civile, de la sécurité publique, la garantie de la vie. L’État garantit la paix civile à l’intérieur de ses frontières et la « non-guerre », selon le mot de Jean Baechler, à l’extérieur. Et s’il est agressé, il répond par la force.
Mais quand il garantit la paix civile et la vie collective il garantit aussi la vie individuelle de chacun de ses sujets. On voit sur l’image que la cité dominée par le souverain est absolument déserte, à l’exception de deux personnages : un gendarme armé d’une arquebuse, qui garantit la sûreté, et un médecin reconnaissable par son masque à bec, masque utilisé au Moyen-âge et au début de la Renaissance pour se prémunir – très mal d’ailleurs – contre la peste. L’État est donc garant de la paix civile, de la vie commune mais aussi de la vie individuelle.
Voyant cette cité déserte on peut se demander où sont passés les hommes et les femmes censés la peupler. Observant de plus près la multitude d’homoncules formant le corps du souverain, on voit que c’est le peuple qui constitue le corps du souverain. Voici que la multitudo dissoluta de Hobbes, agrégat inconstitué d’individus qui se livrent une guerre civile perpétuelle, est devenue un populus, un peuple, qui produira plus tard, la démocratie aidant, une nation. L’État a donc une fonction instituante. Il est, comme le disait Pierre Bourdieu, « le champ des champs », le champ qui institue les autres champs. Cela rejoint ce qui a été dit sur l’expression des rapports sociaux.
On pourrait dire aussi, même si cela n’apparaît pas sur ce frontispice, que l’État est ce qui institue le marché. En effet, pou...
