La critique de la critique : condition sine qua non à la revitalisation de la théorie de l’État
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Chacun d’entre nous ressent que nous vivons une « période intervallaire » pour reprendre un néologisme d’Alain Badiou. Elle touche à la « crise de la démocratie » ou, pour être plus précis, à l’étiolement du consensus qui prévalait depuis quelques décennies au sujet de la « démocratie libérale ». Incarnée sous les traits de ce que Bernard Manin a appelé le « gouvernement représentatif », cette forme de la démocratie semblait acceptée par tout l’Occident comme un « moindre mal ». Mais depuis quelques années, le désir d’une démocratie réelle remet en cause ce consensus et avec lui, plusieurs de ses piliers. Dans son petit essai La Démocratie aux marges [1], le regretté David Graeber écrivait ainsi quelques temps avant sa mort : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’État ». Qu’est-ce à dire ? Le politologue Samuel Hayat avance pour y répondre une hypothèse. Selon lui, on trouve à l’origine de la « crise démocratique » en France la « promesse non tenue de la République ». Or, pour les citoyens, le visage de la République, c’est l’État. Aussi aurait-on tendance à considérer dans les milieux populaires que la succession des crises qui frappent proviendrait de la « trahison de l’État » [2]. L’adhésion que l’on peut avoir ou non aux thèses de ces deux auteurs qui se revendiquent « libertaires » et partant, critiques de l’État, n’est pas la question que je voudrais poser. Ce qui compte à mes yeux est de tenter de rendre compte de la résurgence d’un mouvement critique de l’État au sein des sciences sociales, mouvement critique qui n’est presque jamais débattu par ceux qui se revendiquent partisans de la nécessité de l’État. Cette absence de réplique n’est pas seulement dommageable pour la vitalité du débat d’idées, elle a des conséquences majeures sur le cours du réel, à savoir l’extension d’un sentiment ambigu – pour ne pas dire plus – de la population envers l’État.
Ce qui s’est joué durant les premiers moments de la crise du Coronavirus est un parfait révélateur de ce constat. Durant les premières semaines de l’épidémie, les éléments de la crise semblaient tous œuvrer en faveur de l’intervention étatique : circulation du virus pour cause de mondialisation débridée, nécessité d’un contrôle aux frontières, appareil industriel national incapable de répondre à la demande de masque, filière pharmaceutique hors de portée, etc. On a ainsi vu fleurir dans toutes les publications de presse des articles sur le « Retour de l’État » qui appelaient le gouvernement à avoir recours à l’État. Dans une note pour l’Institut Rousseau publiée au mois de mai [3], j’invitais toutefois à la prudence au milieu de ce climat de statophilie, avertissant qu’il n’y aurait pas de retour durable si les théoriciens de l’État ne répondaient pas au préalable aux critiques qui lui avaient été faites depuis deux siècles. Hélas, ce débat n’a pas eu lieu, tant et si bien qu’à la rentrée, nous avons pu constater dans le monde des livres que se publiaient à nouveau des essais (à succès) contre l’État [4], indiquant que rien n’avait véritablement changé. Cette constatation m’apparaît d’autant plus nécessaire qu’elle est peut-être révélatrice d’un certain manquement chez les thuriféraires de l’État : celui de ne jamais s’adresser aux adversaires du dit-État, de rester un peu trop entre « convaincus ». Un bref regard balayant la production scientifique indique en ce sens que les adversaires de l’État écrivent beaucoup après avoir lu les théoriciens de l’État et pour leur répondre. La réciproque est-t-elle vraie ?
Prenons l’exemple de Geoffroy de Lagasnerie. Dans son livre intitulé La conscience politique [5], il commence par l’affirmation qu’en France tous les maux viennent de l’État. Affirmation à mon avis très contestable car il présente l’État français comme une émanation de la théorie hobbesienne de l’État, ce dont je ne suis absolument pas convaincu. Cependant, je n’ai lu nulle part de réfutation. Or Geoffroy de Lagasnerie, par sa pratique politique et son militantisme (tout à fait digne d’estime au demeurant) possède une forte influence auprès de la jeunesse et des primo-arrivants dans le champ des sciences sociales. Ainsi sa pensée essaime. Pareil phénomène est observable au sein des responsables politiques. Secrétaire national du parti EELV, Julien Bayou a émis récemment une critique très caricaturale de « l’État jacobin ». Mais là encore, aucune réponse d’un écho équivalent n’est survenue.
Je pars de ces exemples car je souhaiterais dessine...
Mesdames et Messieurs,
Chacun d’entre nous ressent que nous vivons une « période intervallaire » pour reprendre un néologisme d’Alain Badiou. Elle touche à la « crise de la démocratie » ou, pour être plus précis, à l’étiolement du consensus qui prévalait depuis quelques décennies au sujet de la « démocratie libérale ». Incarnée sous les traits de ce que Bernard Manin a appelé le « gouvernement représentatif », cette forme de la démocratie semblait acceptée par tout l’Occident comme un « moindre mal ». Mais depuis quelques années, le désir d’une démocratie réelle remet en cause ce consensus et avec lui, plusieurs de ses piliers. Dans son petit essai La Démocratie aux marges [1], le regretté David Graeber écrivait ainsi quelques temps avant sa mort : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’État ». Qu’est-ce à dire ? Le politologue Samuel Hayat avance pour y répondre une hypothèse. Selon lui, on trouve à l’origine de la « crise démocratique » en France la « promesse non tenue de la République ». Or, pour les citoyens, le visage de la République, c’est l’État. Aussi aurait-on tendance à considérer dans les milieux populaires que la succession des crises qui frappent proviendrait de la « trahison de l’État » [2]. L’adhésion que l’on peut avoir ou non aux thèses de ces deux auteurs qui se revendiquent « libertaires » et partant, critiques de l’État, n’est pas la question que je voudrais poser. Ce qui compte à mes yeux est de tenter de rendre compte de la résurgence d’un mouvement critique de l’État au sein des sciences sociales, mouvement critique qui n’est presque jamais débattu par ceux qui se revendiquent partisans de la nécessité de l’État. Cette absence de réplique n’est pas seulement dommageable pour la vitalité du débat d’idées, elle a des conséquences majeures sur le cours du réel, à savoir l’extension d’un sentiment ambigu – pour ne pas dire plus – de la population envers l’État.
Ce qui s’est joué durant les premiers moments de la crise du Coronavirus est un parfait révélateur de ce constat. Durant les premières semaines de l’épidémie, les éléments de la crise semblaient tous œuvrer en faveur de l’intervention étatique : circulation du virus pour cause de mondialisation débridée, nécessité d’un contrôle aux frontières, appareil industriel national incapable de répondre à la demande de masque, filière pharmaceutique hors de portée, etc. On a ainsi vu fleurir dans toutes les publications de presse des articles sur le « Retour de l’État » qui appelaient le gouvernement à avoir recours à l’État. Dans une note pour l’Institut Rousseau publiée au mois de mai [3], j’invitais toutefois à la prudence au milieu de ce climat de statophilie, avertissant qu’il n’y aurait pas de retour durable si les théoriciens de l’État ne répondaient pas au préalable aux critiques qui lui avaient été faites depuis deux siècles. Hélas, ce débat n’a pas eu lieu, tant et si bien qu’à la rentrée, nous avons pu constater dans le monde des livres que se publiaient à nouveau des essais (à succès) contre l’État [4], indiquant que rien n’avait véritablement changé. Cette constatation m’apparaît d’autant plus nécessaire qu’elle est peut-être révélatrice d’un certain manquement chez les thuriféraires de l’État : celui de ne jamais s’adresser aux adversaires du dit-État, de rester un peu trop entre « convaincus ». Un bref regard balayant la production scientifique indique en ce sens que les adversaires de l’État écrivent beaucoup après avoir lu les théoriciens de l’État et pour leur répondre. La réciproque est-t-elle vraie ?
Prenons l’exemple de Geoffroy de Lagasnerie. Dans son livre intitulé La conscience politique [5], il commence par l’affirmation qu’en France tous les maux viennent de l’État. Affirmation à mon avis très contestable car il présente l’État français comme une émanation de la théorie hobbesienne de l’État, ce dont je ne suis absolument pas convaincu. Cependant, je n’ai lu nulle part de réfutation. Or Geoffroy de Lagasnerie, par sa pratique politique et son militantisme (tout à fait digne d’estime au demeurant) possède une forte influence auprès de la jeunesse et des primo-arrivants dans le champ des sciences sociales. Ainsi sa pensée essaime. Pareil phénomène est observable au sein des responsables politiques. Secrétaire national du parti EELV, Julien Bayou a émis récemment une critique très caricaturale de « l’État jacobin ». Mais là encore, aucune réponse d’un écho équivalent n’est survenue.
Je pars de ces exemples car je souhaiterais dessine...
