Mort en 2003, Maurice Blanchot a laissé une œuvre composée de treize romans et récits, vingt essais critiques et philosophiques, plusieurs opuscules à résonance autobiographique et politique. Il avait également publié des centaines d’articles littéraires et politiques qu’il n’avait pas rassemblés de son vivant dans des recueils ; plusieurs volumes ont paru ces vingt dernières années. Reste la question des archives. Si quelques échanges épistolaires ont été rendus publics, l’ensemble de la correspondance reste aujourd’hui secret. Il ne semble pas y avoir à proprement parler d’inédits, même si l’écrivain avait élaboré des travaux dont on ne sait quelle était la destination ; c’est ainsi qu’a pu paraître, en 2019, Traduire Kafka, un ensemble de traductions du Journal et de la correspondance de Kafka. Enfin, il y a les manuscrits et tapuscrits, dont la plupart permettent de mesurer l’évolution d’un texte et d’en analyser, à deux ou plusieurs stades, les variations. Enfin ? Non, car il est encore un cas très spécial, celui du premier roman et de ses versions successives. À plusieurs titres, Thomas l’obscur occupe une place singulière dans l’œuvre de Maurice Blanchot. C’est le premier roman et même le premier livre que l’auteur publie, en 1941, chez Gallimard, par l’entremise de Jean Paulhan. C’est le seul de ses livres qu’il soumet à une transformation radicale pour le publier une seconde fois, sous le même titre, mais sous une forme beaucoup plus courte, qui entraîne une réduction du nombre de chapitres, de situations narratives et de personnages, une diminution drastique des noms de personnes et de lieux, un raccourcissement des phrases au profit d’une syntaxe plus simple avec, notamment, la disparition presque complète des très nombreuses comparaisons et métaphores. Publiée en 1950, toujours chez Gallimard, cette seconde version fut dès lors la seule autorisée du vivant de Blanchot. Elle signait le tournant décisif pris par son écriture fictionnelle, entre les longs romans des années quarante et les formes systématiquement plus courtes que l’auteur nommait désormais des « récits ». Ce changement prit, en tête du second Thomas l’obscur, la forme d’un avertissement : Il y a, pour tout ouvrage, une infinité de variantes possibles. Aux pages intitulées Thomas l’obscur, écrites à partir de 1932, remises à l’éditeur en mai 1940, publiées en 1941, la présente version n’ajoute rien, mais comme elle leur ôte beaucoup, on peut la dire autre et même toute nouvelle, ma