Longtemps la correspondance de Beckett s’est résumée, aux yeux du grand public, à une lettre : celle, adressée à Michel Polac, datée du 2 janvier 1952, et envoyée à l’occasion de la diffusion radiophonique de la pièce En attendant Godot. Une lettre, une seule, mais dont l’impression au dos de chaque exemplaire actuel d’En attendant Godot a connu une diffusion d’une extraordinaire efficacité. Grâce à celle-ci, et faute d’une approche critique de l’ethos du naïf déployée dans ces lignes par le dramaturge irlandais, s’est peu à peu bâtie une image quelque peu déformée, pour ne pas dire simpliste, de Samuel Beckett. En effet, la déclaration faite dès le deuxième paragraphe de cette missive destinée à être lue lors de l’émission – « Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas » (t. 2, p. 339) – a parfois été prise un peu trop au sérieux, dans un oubli gênant de la capacité d’auto-dérision de l’auteur, de son goût presque potache du canular et du caractère éminemment stratégique de ses assertions, dans un contexte où dominait l’impératif sartrien de l’engagement. Ainsi s’établit une doxa : Beckett se serait livré, presque par accident, à l’écriture dramatique. Une lettre donc, qui finira par résumer l’auteur et son œuvre la plus célèbre, puisque l’on en fait désormais la quatrième de couverture de Godot. Lettre pourtant suspecte à plus d’un titre : Beckett ne s’y montre pas sincère, la sachant destinée à une lecture publique. L’objectif était clair : brouiller les pistes en brouillant l’épître. Beckett fut pourtant loin de n’être l’auteur que d’une seule lettre : épistolier assidu, sa correspondance abondante (plus de 20 000 lettres) a longtemps nourri les travaux de nombreux spécialistes. Donner à un public plus large accès à ces lettres souvent passionnantes, tel était le sens de l’entreprise collective1 menée sous la direction du professeur Dan Gunn (American University of Paris) durant deux décennies. Initiée dans les années 1990, après le décès de Samuel Beckett (1989)2, elle trouva son aboutissement dans la publication, par Cambridge University Press, de 2009 à 2016, de quatre volumes de ces lettres, dont Gallimard assure l’édition en français. Au portrait trop parcellaire livré par l’unique lettre jusqu’alors connue dans le domaine francophone, la publication d’une partie importante3 de la correspondance de l’auteur offre donc un remède : de la même façon que la multiplication des pixels permet de gagner en résolution et d’av