Un week-end à Madrid : Alberto Greco artiste vivant "hasta la muerte"
Peintre informel, poète, acteur, auteur de manifestes, musard queer, maître de cérémonie, fondateur de l’arte vivo… Alberto Greco (1931-1965) fut, au cours de sa courte existence, tout cela et bien d’autres choses encore. Seize années durant, il a fait de sa vie un espace public d’invention esthétique, entre exhibitionnisme histrionique, événements médiatiques et potins de rue, prônant l’engagement de l’art "avec les éléments vivants de notre réalité : le mouvement, le temps, les gens, les conversations, les odeurs, les rumeurs, les lieux, les situations".
Aujourd’hui, et cela sonne un peu comme une redécouverte, le musée Reina Sofia, à Madrid, retrace le parcours "tortueux et anticonformiste" du trublion de l’avant-garde expérimentale dans une rétrospective réunissant plus de 200 œuvres et documents, visible jusqu'au 8 juin. Fernando Davis, le commissaire de l’exposition, s’est attaché à mettre en lumière la production littéraire et artistique associée aux multiples déplacements géographiques de l'artiste portègne qui, dès le début des années 1950, cède aux démons de la bougeotte : Puna de Atacama, Humahuaca, Paris, Rio de Janeiro, São Paulo, Gênes, Rome, Madrid, Piedralaves, New York, Ibiza, Barcelone...
La trajectoire de Greco est celle d’un autodidacte qui fréquente très brièvement l’Ecole des beaux-arts de sa ville natale, se forme un temps dans l’atelier de Cecilia Markovich à la fin des années 1940, recueille aussi quelques lumières auprès du théoricien et designer Tomas Maldonado, figure pionnière de l’art concret en Argentine. Ses premiers écrits poétiques (Criatura humana, Fiesta…) montrent un goût pour le fantastique et le kitsch, qu’il radicalise plus tard dans sa peinture organique en embrassant un informalisme "terrible, choquant et agressif". Les matériaux y sont poussés à l’extrême, exposés aux intempéries, parfois recouverts d’urine.
Viendront ensuite les collages images-textes, des "auto-propagandes" délivrant des messages du type "Greco, combien tu es grand !", qui anticipent le pop art, et les expositions de rue, alors qu’il vient de proclamer la fondation de l’arte vivo, qu’il appellera aussi vivo-dito (doigt vivant). En 1962, dans une artère parisienne, Alberto Greco trace à la craie un cercle autour du peintre et sculpteur Alberto Heredia qu’il "signe", déclarant qu’il s’agit là d’une œuvre d’art. Au cours de ses vagabondages urbains à travers l’Europe, il signera ainsi passants, animaux et objets.
Pour Greco, l’art se joue au présent. C’est l’idée qu’il développe dans son manifeste emblématique, rédigé sur un rouleau de 300 mètres de longueur : "Une œuvre prend sens lorsqu'elle est créée, comme une aventure, sans savoir ce qui va advenir. Une fois achevée, elle n'a plus d'importance ; elle est devenue, au mieux, un cadavre sacré." Fort de ce précepte prônant l’art pour tous, le plasticien argentin a mis sa vie en scène jusqu’au bout, à Barcelone, en octobre 1965, quand, à 34 ans, il se suicide aux barbituriques, le mot "fin" gravé à l’encre sur la paume de ses mains. Il venait d’écrire Besos brujos (Baisers sorciers), un brûlot autour de sa relation chaotique avec l’artiste visuel chilien Claudio Badal mêlant confessions douloureuses, dessins, taches de graisse et de vin, paroles de chansons et ballades romantiques. Sur une des pages, il avait noté "L’heure de mourir est arrivée."
