Berlinale: "Soumsoum", ode animiste et féministe dans le Sahara tchadien
Figure historique du cinéma de son pays, Haroun, qui se définit comme un "conteur" qui "essaie de donner une représentation juste de cette partie du monde", a déjà été distingué à Venise en 1999 pour "Bye Bye Africa" et en 2006 pour "Daratt", et en 2010 à Cannes pour "Un homme qui crie".
"Soumsoum, la nuit des astres", une coproduction franco-tchadienne, renvoie dos à dos domination religieuse et masculine.
"Je crois que je suis pas normale." Kellou, 17 ans, incarnée par Maïmouna Miawama, se sent démunie face à ses visions quand elle rencontre Aya, une femme accusée par les hommes d'apporter le malheur dans le village.
Incarnée par Achouackh Abakar Souleymane, la marginale va l'initier aux secrets d'une tradition animiste, entre culte des forces de la nature et des ancêtres, qui n'a pas totalement disparu avec l'implantation progressive de l'islam.
Aujourd'hui encore au Tchad, "il y a toujours des gens qui font ce syncrétisme" entre islam et animisme, "mais c'est mal vu. Et les hommes, dans le film, en fait, ils ont honte un peu de ce passé-là et ils ne veulent pas qu'on le leur rappelle", estime le réalisateur.
A l'inverse, les deux femmes "assument en quelque sorte leur passé" et "sont en cela conservatrices d'une sorte de mémoire" qui ne renie pas pour autant "les religions révélées", en l'occurrence l'islam, ajoute cette figure historique du cinéma tchadien.
Carnaval libertin
Aya explique avoir été conçue lors d'un carnaval où hommes et femmes, masqués, se rencontrent librement. Cette tradition, qui existait dans une autre région du Tchad, le Guéra, selon Haroun, a "disparu" parce qu'"on a commencé à poser un regard moral" avec l'islamisation et la christianisation, estime-t-il.
Situé au centre du Sahara et du Sahel, l'immense Tchad est divisé entre un nord musulman et un sud chrétien. Désormais minoritaire, l'animisme a vu certaines de ses pratiques intégrées dans les deux religions monothéistes.
Pour Haroun, "ce qu'on voit aujourd'hui en Afrique, c'est cette guerre entre des gens parce qu'ils ont tout simplement adopté une religion qui est venue d'ailleurs. Et ils estiment qu'ils n'ont plus de lien (entre eux) parce que les uns croient en telle religion, et les autres en telle autre."
Le film se distingue par des paysages grandioses. Classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2016, l'Ennedi est un plateau de grès érodé par l'eau et le vent, qui y ont créé des falaises et des rochers spectaculaires.
Les populations locales "entretiennent un lien avec ces montagnes-là, comme si elles étaient des êtres vivants qui faisaient partie de leur vie", souligne Haroun.
Le tournage, qui a duré un mois et demi en 2025, a été "une expérience assez bouleversante", car les acteurs ou techniciens tchadiens "ne connaissent pas cette région".
Le massif recèle sur ses parois un autre trésor: l'un des plus grands ensembles de peintures rupestres du Sahara, qui datent selon l'Unesco du 4e millénaire avant notre ère.
"Les gens qui ont fait ça savaient que c'était éternel, que ça n'allait pas disparaître", s'émerveille Haroun, qui a intégré l'une des peintures à une scène finale.
La sortie du film en France est prévue pour le 22 avril.
