Guerre commerciale : l'Europe est-elle prête à défier la Chine ?
Hasard ou coïncidence au sommet de l'Etat ? Lundi 9 février, le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan a publié un rapport intitulé "L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois", dans lequel il recommandait que l'Europe impose des droits de douane généralisés de 30 % sur tous les produits en provenance de Chine. Le lendemain, dans une interview à plusieurs médias européens, Emmanuel Macron appelait de son côté à "protéger notre industrie. Les Chinois le font, les Américains aussi."
Mais de quelle manière ? Le 8 décembre dernier, de retour d’un voyage officiel en Chine, Emmanuel Macron avait brandi la menace de droits de douane "dans les prochains mois", si Pékin ne réagissait pas pour réduire le déficit commercial abyssal - plus de 300 milliards d’euros en 2024 - de l’UE vis-à-vis de la deuxième puissance économique mondiale. Cette fois, le chef de l’Etat n’évoque pas directement la mise en place de taxes. Il estime aujourd'hui qu'"il faut se concentrer sur certains secteurs stratégiques, comme les cleantechs, la chimie, l’acier, l’automobile ou la défense, sinon les Européens en seront balayés".
Un écart de coût de production colossal
La proposition choc de l’institution dirigée par l’ancien ministre, Clément Beaune, est-elle réaliste ? Ce niveau de 30 % ne sort pas de nulle part. Ces derniers mois, les auteurs de l’analyse ont auditionné des représentants de fédérations industrielles, de grands groupes européens, et d’entreprises françaises produisant en Europe et en Chine, dans l’énergie, les équipements électriques et électroniques ou encore le transport aérien. "Nous avons documenté l’existence d’une pression systémique à la fois sur les exportations européennes et sur le marché intérieur, touchant des pans entiers de notre industrie, détaille le rapporteur Thomas Grjebine, économiste au Centre de recherche et d'expertise sur l'économie mondiale (Cepii). Nous avons constaté des écarts de coûts de production de l’ordre de 30 à 40 % entre les produits chinois et européens, ainsi qu’un décrochage technologique qui continue de s'accentuer".
Pour Thierry Mayer, professeur d’économie à Sciences po, instaurer un taux uniforme de 30 % serait une erreur. Quid de la Roumanie "qui a sûrement des coûts de production au moins 30 % plus bas que les nôtres ?", s'interroge ce spécialiste du commerce international. "Toute la littérature économique montre très clairement qu'une telle mesure n’est pas une stratégie viable dans la durée, assure-t-il. Elle peut éventuellement être utile à court terme, pour répondre à des comportements jugés agressifs. On peut imaginer, par exemple, une politique industrielle qui consiste à identifier des secteurs porteurs pour l’avenir pour les soutenir par des subventions et les protéger temporairement." Par le passé, la Chine, le Japon ou encore la Corée du Sud ont déjà eu recours à ce type de tactique.
Sortir du cadre de l’OMC
L’Europe, elle, s'est longtemps montrée frileuse sur le sujet, s’en remettant aux contours du cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et au sacro-saint libre-échange. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir, et sous l'effet de sa politique de droits de douane plus agressive encore qu’auparavant, le vent semble avoir tourné. "La préférence européenne était encore taboue il y a trois ans, rappelle Thomas Grjebine. L'UE doit opérer un véritable changement de logiciel et revenir partiellement sur son attachement très fort au libre-échange. Elle doit reconnaître que, face au capitalisme d’État chinois, on ne peut plus s’appuyer sur le cadre intellectuel hérité de l’adhésion de la Chine à l’OMC."
L’organisation internationale, déjà violemment bousculée par le président américain, survivra-t-elle à une nouvelle guerre commerciale ? "Ce serait le dernier clou dans son cercueil, anticipe Thierry Mayer. Bruxelles a déjà tiré une balle dans le pied de l’OMC avec l’accord conclu avec Trump. Il y a là quelque chose de potentiellement catastrophique, alors même que l’UE se veut une zone attachée à la défense de règles internationales, imparfaites certes, mais qui ne reposent pas uniquement sur la loi du plus fort."
Côté réglementaire, les Vingt-Sept sortiraient du cadre. "L’OMC n’interdit pas aux États de se défendre ; elle proscrit en revanche l’arbitraire. Un droit de douane généralisé [NDLR : qui concernerait tous les secteurs] serait très difficile à appliquer, voire impossible, car il constitue une mesure discriminatoire", explique Julien Chaisse, professeur à la City University de Hongkong et spécialiste du droit international. Pas selon Clément Beaune qui affirme qu’il "existe, dans les accords de l’OMC, des marges de manœuvre déjà utilisées par d’autres. Nous préconisons de rester autant que possible dans le cadre commercial existant." "Il s’agit d’une stratégie ciblée sur la concurrence chinoise, abonde Thomas Grjebine. Les propositions formulées sont en fait proches de ce qu’avait mis en œuvre l’administration Biden."
Gare aux représailles
Reste à savoir comment réagira la Chine. Lorsque l’UE avait instauré, en octobre 2024, des droits de douane pouvant aller jusqu’à 35 % sur les véhicules électriques chinois, Xi Jinping avait rapidement répliqué avec une taxe sur les importations d’eau-de-vie européenne, touchant particulièrement les producteurs de cognac. "La Chine ne peut pas se permettre d’être bousculée par une puissance qu’elle considère comme plus faible, prévient Hosuk Lee-Makiyama directeur du European Centre for International Political Economy, un think tank basé à Bruxelles. La riposte est donc une certitude absolue. Elle pourra prendre la forme de nouveaux droits de douane, mais aussi de mesures de contrôle ou de limitations ciblées. Et Pékin cherchera à attaquer là où cela fait le plus mal." Annulation de commandes aéronautiques, restriction sur les exportations de minerais critiques ou d’autres intrants stratégiques… La palette d’actions est large. "En Europe, on part souvent du principe que nous aurons le dernier mot, poursuit l’expert. Si nous instaurons des droits de douane, nous anticipons mal la réaction en face. Or la Chine peut parfaitement répondre par des mesures destinées à frapper notre économie."
Pour Thomas Grjebine, ce taux élevé doit avant tout servir de moyen de pression. "Il faut pouvoir montrer que nous sommes capables de réagir, avance-t-il. On évoque souvent la question des transferts de technologie, mais sans rapport de force, il n’y en aura pas. L’un des principaux atouts de l’Europe est la taille de son immense marché intérieur, dont l’accès peut être conditionné." "La voie de la coopération est préférable, admet Clément Beaune, mais on coopère d’autant mieux lorsqu’on est crédible dans la menace."
Il y a en tout cas urgence à agir. "Nous avons changé d’ère, constate Julien Chaisse. La concurrence chinoise ne concerne plus seulement le "low cost" : elle s’étend désormais à des secteurs d’innovation et de haute valeur ajoutée, comme la chimie, la robotique ou l’intelligence artificielle." Clément Beaune s'en inquiète d'autant plus que "les tendances actuelles traduisent une accélération des exportations chinoises vers l’Europe comparable à celles déjà observées par le passé avec le photovoltaïque", secteur dans lequel la Chine avait balayé l'Europe en seulement quelques années.
Si la France est relativement épargnée, l’Italie, l’Espagne et surtout l’Allemagne figurent en première ligne. "La Chine cherchera probablement à diviser les Européens, prévient Thomas Grjebine. Il est donc fondamental de préserver, maintenir et renforcer l’unité européenne". Lorsque l’UE avait ciblé les véhicules électriques chinois, Berlin avait vu rouge.
Depuis, le contexte a changé. "Pour avoir suivi de nombreux débats européens, raconte Clément Beaune, l’Allemagne a souvent évolué lorsque des arguments solides et des idées ont été mis sur la table. On l’a vu lors des discussions sur la dette commune européenne : initialement très opposée, elle a bougé à la faveur de la crise du Covid. Il faut que les Allemands prennent la mesure de l’ampleur de la menace chinoise : c’est l’objectif de notre rapport." Les derniers chiffres de l’Office allemand des statistiques Destatis militent en ce sens. En 2025, le commerce allemand vers la Chine a reculé de 9,3 % quand les exportations chinoises vers l’Allemagne ont bondi de 9 %. De quoi faire bouger les lignes chez nos voisins d’outre-Rhin.
