Journal d’une femme occupée
Une nouvelle réédition de Paris de ma fenêtre et une exposition à la Bibliothèque nationale de France permettent de plonger dans la vie et la prose de Colette, notamment la Colette de l’Occupation qui vit recluse dans son appartement parisien et parle de tout – sauf des Allemands.
En 1942, Colette approche les 70 ans. Les douleurs d’une arthrite naissante s’ajoutant à celle d’une récente fracture du péroné, l’écrivaine assagie ne quitte pas son divan. Elle vit recluse dans son appartement du 9 rue de Beaujolais, dont les fenêtres, côté sud, donnent sur la perspective du jardin du Palais-Royal. C’est une femme célèbre. Elle a Cocteau et Jean Marais pour voisins. En 1935, elle s’est mariée avec Maurice Goudeket (que Valéry, jaloux, surnomme « M. de Bonnequeue » ou « Goodkéket ») ; il a 16 ans de moins qu’elle. En 1941, Maurice est arrêté comme juif par la Gestapo ; elle fait jouer ses relations. Toutes les victimes de la « rafle des notables » n’auront pas la même chance : en février 1942, Goudeket vient d’échapper miraculeusement à Auschwitz ; il est libre. C’est l’année où, sous le titre De ma fenêtre paraît l’édition originale des onze chroniques qu’elle a donné au journal Le Petit Parisien dès son retour de l’exode, à partir d’octobre 1940, et ce jusqu’au 11 décembre 1941. En 1944, sous le titre Paris de ma fenêtre, le recueil est publié par une maison d’édition suisse, enrichi d’une préface signée Francis Carco (1886-1958), auteur comme l’on sait, en 1914, du merveilleux roman Jésus-la-Caille, plongée dans l’univers interlope dont Jean Genet, plus tard, fera son miel avec Notre-Dame-des-Fleurs.
Votre serviteur avoue sans peine puiser pas mal de ces précisions dans le texte que Gérald Duchemin, sous l’intitulé « La Paysanne de Paris », propose fort utilement en guise de postface à cette nouvelle édition de Paris de ma fenêtre millésimée 2025, par les soins des Éditions Le Chat Rouge, en contrepoint de l’exposition que la BNF consacre actuellement à Colette (jusqu’au 18 janvier prochain).
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Que trouve-t-on dans ces chroniques de la diariste entravée dans la solitude, la froidure, les privations, la mélancolie de l’Occupation ? « L’équateur et la sous-alimentation frappe la créature d’un même impôt, qui est la fatigue », écrit-elle. Rien donc qui, de près ou de loin, se rapproche du Journal d’un homme occupé, ce chef-d’œuvre du pauvre Robert Brasillach. Nulle part nommée par Colette, la présence allemande est comme l’arrière-plan aveugle du livre. Non, Colette s’adresse d’abord à ses lectrices : elle leur fournit, par exemple, la recette de la « flognarde » (une sorte de crêpe) ; elle médite sur « l’heure du thé » ; poétise sur les abeilles citadines ; évoque Jean Lorrain, Renée Vivien ou Kipling entre deux considérations sur les rats qu’apprivoisaient Rachilde, les rossignols du Bois de Boulogne, le sourire de Cécile Sorel, les chats et chiens du quartier, la « névrose […] aussi vieille que l’or immémorial, fauteur de vésanies », ce métal jaune qui « traverse les guerres, les suscite et les paie »… Une prose passant du coq-à-l’âne, mélodie dont les effluves fleuris ont, pour le lecteur de 2025, quelque chose de délicieusement daté.
A lire :
Paris de ma fenêtre, par Colette. Préface par Francis Carco. Éditions Le Chat Rouge, 2025, 301pp.
Catalogue de l’exposition Les mondes de Colette, sous la direction d’Émilie Bouvard, Julien Dimerman et Laurence Le Bras. Gallimard/Bibliothèque nationale de France, 2025, 256pp., 140 illustrations.
A voir :
L’exposition, Les Mondes de Colette. Bibliothèque François Mitterrand, Galeries 2, Paris. Jusqu’au 18 janvier 2026.
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