Collège de Paris, ce rapport qui étrille le Digital College et son fondateur : cartes Pokémon, palaces et billets d'avion
Boule à zéro, barbe soigneusement taillée, muscles saillants, sourire charmeur… Ridouan Abagri a longtemps incarné la réussite. Celle qu'un enfant des quartiers est allé chercher avec courage. La valeur travail et le culot accrochés au revers de ses costumes siglés. La plateforme YouTube regorge de ses vidéos dans lesquelles le fondateur du Digital College, l'une des plus grandes écoles supérieures de formation aux métiers du numérique créée en 2013 et appartenant au groupe Collège de Paris, dispense ses conseils d'entrepreneur autodidacte. Sur les plateaux de télévision et lors des conférences organisées par Bpifrance - actionnaire du Collège de Paris -, on voit le jeune homme raconter son parcours et dévoiler sa méthode baptisée sobrement "Road to one million". Son mantra : comment passer d'un euro en poche à une entreprise valorisée 1 million d'euros en l'espace de trois ans. Forcément alléchant.
Ces derniers temps, Ridouan Abagri se fait plus discret sur les réseaux sociaux. Comme nous l'avons révélé dans un précédent article, une enquête menée conjointement par l'Inspection générale des Finances (IGF), l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) et celle de l'éducation et de la recherche (IGESR) sur les pratiques du groupe Collège de Paris a abouti à la rédaction d'un rapport, conformément à l'article 40 du Code de procédure pénale, remis au procureur de la République du tribunal judiciaire de Paris en début d'année.
Ce rapport, que L'Express a pu consulter et qui porte exclusivement sur le Digital College, soupçonne l'existence d'un vaste système d'abus de bien social, de détournement de fonds publics, de fausses factures et de blanchiment. Le tout financé par de l'argent public, et notamment celui de l'apprentissage qui, pour la seule année 2024, a représenté près de 83 % des ressources de l'école.
Cartes Pokémon et factures falsifiées
Tout commence en avril 2025 lorsqu'un article de Mediapart révèle les pratiques troublantes du fondateur du Digital College. Dans la foulée, la direction du groupe actionnaire décide de mandater le cabinet Oderis pour passer au peigne fin le train de vie de l'entrepreneur. Le résultat de l'audit est édifiant et les sommes en jeu bien supérieures à ce que Mediapart a révélé. Les dépenses considérées comme douteuses se monteraient au total entre 2021 et 2024 à 3,3 millions d'euros. Mieux que "Road to one million".
Au cœur du scandale, des cartes Pokémon dont Ridouan Abagri est l'un des plus gros collectionneurs en France. Il aurait acheté sur les fonds de l'école pour près de 2,2 millions d'euros de cartes et objets divers en l'espace de quatre ans. Par des intermédiaires basés notamment aux Emirats arabes unis, et au moyen de factures falsifiées.
Selon les auditeurs, le "self made man" mène grand train pendant toutes ces années aux frais de l'école. Mariage célébré en grande pompe dans un château avec feu d'artifice et groupe de gospel réglé rubis sur ongle par le Digital College pour 38 000 euros. Billets d'avion, nuits d'hôtel dans des palaces - le Plaza Athénée et le Four Seasons à Paris -, vacances au cinq étoiles Lux Grand Baie à l'île Maurice, abonnement à une conciergerie de luxe… Généreux, Ridouan Abagri n'oublie pas les siens et notamment son ancienne épouse pour laquelle des factures pour des activités de "gestion de projets" ou des "modules de e-learning" ont été réglées, sans que les limiers retrouvent trace de telles prestations. Contacté par L'Express, Ridouan Abagri n'a pas souhaité répondre à nos questions.
Le Collège de Paris était informé
Il y a plus étonnant encore. Les investigations menées par les enquêteurs de l’IGF, de l’Igas et de l’IGESR démontrent que la direction du Collège de Paris a été informée des dépenses litigieuses du jeune entrepreneur dès décembre 2024… Soit quatre mois avant la parution de l’article de Mediapart. Le 31 juillet 2025, les deux parties ont finalement signé "un protocole transactionnel dont les conditions paraissent particulièrement favorables à M. Abagri", précise le rapport.
Concernant les dépenses personnelles de l’ancien dirigeant, l’accord stipule le remboursement par ce dernier d’une somme forfaitaire de 100 000 euros seulement. A régler au plus tard lors de la cession de tout ou partie des titres qu’il détenait dans le capital social du Digital College. Les sommes engagées par l’école auprès de l’ancienne épouse de ce dernier ne sont en revanche pas mentionnées dans ce règlement à l’amiable. Quant aux cartes Pokémon, elles devront être revendues par l'intermédiaire d'une société elle-même liée à... Ridouan Abagri.
Pourquoi le Collège de Paris a-t-il fait le choix de régler cette affaire en interne et de ne pas porter plainte ? Peut-être pour ne pas éveiller les soupçons de la justice sur diverses pratiques en cours dans d'autres écoles du groupe comme Ascencia Business School ou Keyce Academy. Le rapport pose ainsi la question de la complicité du Collège de Paris "dans la commission des infractions susceptibles d’être imputées à M. Abagri".
La nouvelle direction, aux manettes depuis septembre 2025, n'a pas souhaité répondre à nos questions, Vincent Rouaix, le directeur général se déclarant entièrement "concentré sur les défis en cours pour assurer la pérennité du groupe". L'entreprise a en effet été placée il y a quelques semaines en procédure de redressement judiciaire et les administrateurs ont jusqu'au 10 avril pour trouver d'éventuels repreneurs. D'après nos informations, une poignée d'investisseurs seraient intéressés par certaines écoles du groupe.
En attendant, l’inquiétude monte au sein des différents campus. Alors que les étudiants s’interrogent sur le sort qui leur sera réservé à la rentrée, de nombreux professeurs et intervenants, que L’Express a pu contacter, font état de prestations impayées. Leurs multiples relances étant restées sans réponse jusqu’ici, certains désespèrent de récupérer les sommes – parfois substantielles – dues par Digital College. Une réunion organisée par la direction s'est tenue le 7 avril pour faire le point sur la situation. Et mettre enfin un terme à cette politique du silence ?
