Sébastien Lecornu et le "surplus" de TVA sur l'essence : les dessous d'un pari raté
Il n'y a jamais de bon moment pour mettre un but contre son camp. Encore moins lorsque c'est le capitaine qui déjoue et prend son équipe à revers. Moins encore lorsque le pays s'enfonce dans une crise de long terme liée au conflit au Moyen-Orient. Depuis des semaines, les ministres postés à Bercy, Roland Lescure, Maud Bregeon et David Amiel, tentent par tous les moyens de battre en brèche l'idée, émise par le Rassemblement national, que l'État se goinfrerait sur le dos des automobilistes grâce à l'augmentation des prix de l'essence ; plus précisément, de la TVA à 20 % sur les produits énergétiques. Piliers de la défense, ils ne s'attendaient à voir mercredi 1er avril, au petit matin, que Matignon avait dans la nuit fait fuiter à l'AFP une lettre qui leur était destinée et qui allait gâcher leur journée. Dans cette missive, Sébastien Lecornu demande à David Amiel, ministre des Comptes publics, de travailler à "une affectation des éventuels surplus de recettes fiscales liés à la hausse du prix des carburants pour financer les mesures prioritaires du plan d'électrification".
"Éventuels surplus de recettes fiscales", le ballon a franchi la ligne. Il n'en fallait pas tant pour voir Marine Le Pen se délecter de la formule ambiguë du Premier ministre : "Quand on a dit qu'il ne fallait pas que l'Etat profite de la crise, le Premier ministre et l'ensemble des ministres nous ont expliqué qu'il n'y avait pas de recettes fiscales supplémentaires. C'était déjà un mensonge", a-t-elle déclaré en visite au salon Global Industrie à Villepinte. La leader du RN n'est pas la seule à avoir profité de l'occasion : le patron des députés LR, Laurent Wauquiez, a mesuré le gain empoché par l'État "entre 2 et 3 milliards d'euros" depuis le début de cette crise mondiale. Une sortie très imprécise, pour ne pas dire farfelue, qui n'a pas manqué d'irriter fortement plusieurs ministres rassemblées lors d'une réunion gouvernementale, mercredi, autour de Sébastien Lecornu. À qui la faute ?
Queues monstres aux stations d'essence, sondages inquiétants, cabinets ministériels sursollicités par leurs différents écosystèmes respectifs... Le gouvernement ne peut qu'être conscient du moment inflammable que traverse le pays. "Un excès de fièvre dans une permacrise", entend-on dans la bouche d'un ministre posté à Bercy. Le spectre des gilets jaunes plane toujours au-dessus du pouvoir même si la situation actuelle ne semble pas comparable : par "chance", osons, les récriminations les plus tonitruantes proviennent non pas d'une masse gazeuse sur le terrain mais bien, pour l'heure, de corps intermédiaires. Par la voix de son président Arnaud Rousseau, la FNSEA - réunis en Congrès, ceci explique peut-être aussi cela... - s'est ainsi démarquée en menaçant le gouvernement de nouvelles mobilisations s'il ne convient pas d'une aide de 30 centimes par litre.
"Boulette ou anticipation ?"
Pour autant, ce n'est pas le moment de craquer des allumettes par inadvertance. La communication à la tête de l'État reste plus que jamais un enjeu crucial autant que sensible : Roland Lescure, contraint de rétropédaler après avoir parlé de "choc pétrolier" il y a une semaine, peut en témoigner. Un membre du gouvernement l'admet bien volontiers : "En ce moment, il faut faire gaffe aux dérapages. Quand vous faites une interview ou une prise de parole, ça équivaut à rouler sur du verglas. Surtout, ne pas faire de sortie de route. Surtout, ne pas provoquer de panique..." Raison pour laquelle la lettre de Sébastien Lecornu à ses ministres, volontairement communiquée à l'AFP, avait de quoi ébranler la majeure partie de l'équipe gouvernementale. Quand on sait à quel point Matignon contrôle voire verrouille la parole publique de ses ministres, ce virage à 180 degrés qui a tout d'une bévue de com', qui plus est écrit noir sur blanc, qui plus est diffusée à la presse, s'explique difficilement. "C'est bien la peine de nous fliquer vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour sortir ce genre de chose dans la presse", maugrée un conseiller ministériel à Bercy.
Ce jeudi 2 avril, lors d'un déplacement à Bordeaux consacré à la sécurité du quotidien et au futur projet de loi "Ripost" de Laurent Nunez, le Premier ministre a été contraint de revenir sur son contre-pied et "l'excitation", dit-il, qu'il a provoqué. Succinctement, il a fait siens les arguments avancés par toutes les voix un tant soit peu sérieuses au sujet d'une prétendue "cagnotte" amassée par l'État sur le dos des consommateurs : la rentrée d'argent liée à la hausse de la TVA a toutes les chances d'être largement contrebalancée par la baisse de la consommation causée par la hausse des prix et, plus globalement, par une croissance moins élevée que prévu et la hausse des taux d'intérêt. En deux mots : l'État a sans doute plus à perdre qu'à gagner dans ce jeu de vases communicants. En langage lecornusien, cela s'énonce de la sorte : "Vous avez une péréquation qui se fait de facto."
S'il était plus qu'utile de souligner cette équation à somme nulle, voire négative, pour déminer le terrain, pourquoi avoir jugé bon, 36 heures plus tôt, de le miner en évoquant un "éventuel surplus" ? Si certains dans les cabinets du ministère de l'Économie parient sur une erreur d'inattention d'une équipe un brin lessivée par des mois éreintants rue de Varenne - "J'ai tout de suite pensé que ça ne venait pas du Premier ministre lui-même, mais de Matignon", souffle un membre du gouvernement -, d'autres en revanche avancent l'hypothèse d'une prise de risque calculée afin de prendre un temps d'avance sur des détracteurs en toupie. Mieux, de les prendre à leur propre en piège en les encourageant à vociférer pour mieux démontrer que leurs calculs sont fallacieux. En mars, les services de Bercy n'avaient pas le recul nécessaire pour calculer et présenter précisément ce que l'État avait à perdre ou à gagner avec la flambée des prix de l'essence ; jeudi, Sébastien Lecornu a missionné son ministre du Budget David Amiel en lui demandant de rendre ce chiffre public dans la journée de ce vendredi. Rira bien qui rira le dernier.
Ce qui est certain, c'est que jeudi soir encore, personne ou presque en dehors de l'entourage du Premier ministre n'avait la moindre idée de la stratégie de Matignon dans cette affaire sémantique. "Boulette ou anticipation ? Connaissant le bonhomme, je mise sur le coup d'avance", chuchote le conseiller d'un ministre concerné de près par l'épisode. Que Sébastien Lecornu soit un stratège, chacun peut en convenir. Que cela le conduise de temps à autre à des coups d'éclat dans le feutré, sans piper mot, ses ministres l'ont découvert durant le budget... et redécouvert à nouveau cette semaine.
Seulement, à jouer avec le feu, on finit parfois par se brûler, d'autant que l'odeur de l'essence n'est pas près de s'évaporer. Selon un sondage mené par l'institut Elabe pour BFMTV et publié jeudi, deux tiers des Français disent anticiper des pénuries d'essence et 61 % d'entre eux s'inquiètent d'une pénurie de certaines matières premières. Peut-on leur donner tort ? "On peut difficilement le dire publiquement, mais même si l'offensive de Trump s'arrête, la crise risque de durer au moins jusqu'à l'été. Il est même possible qu'on entre à un moment donné dans une crise de volume... donc dans une crise d'approvisionnement", glisse un ministre de plein exercice. Le mot "pénurie" n'est pas mis sur la table, mais c'est tout comme. Alors au fur et à mesure que la crise va s'accentuer, peut-être Matignon devra-t-il s'abstenir de jouer avec les mots.
