Le « moment Lisnard », pour sortir du désordre ?
Sur le grand toboggan des finances non maîtrisées, la France croise chaque jour les nations qui prouvent, à l’inverse, que le déclin n’est pas une fatalité. C’est la France qui tombe de Nicolas Baverez (dès 2003), la France défaite du Toujours plus ! de François de Closets (2006), celle dont les finances en désordre sont la marque d’une nation qui s’abandonne (P. Mendès France). C’est la France d’Emmanuel Macron. On pense ici à cet humoriste qui faisait dire à un homme politique : « l’an dernier, nous étions au bord du gouffre ; depuis, nous avons fait un immense pas en avant ».
La France est aujourd’hui à un de ces moments critiques dont son Histoire fut parsemée. Critiques, aux deux sens du mot. Si on ne fait rien, la situation peut basculer, et le pire n’est pas exclu. Si on agit, il faut être prêt à trancher, et à braver l’impopularité, inévitable dès que les privilèges et rentes catégorielles entrent en résistance. Ainsi a-t-on connu un « moment Turgot » (1774-1776) ou, plus tard, un « moment Rueff » (1958).
Au lendemain des élections municipales, quel « moment » vivons-nous ? Chaque jour qui se lève voit s’allonger la cohorte des candidats qui ne pensent qu’à 2027, indifférents au test de leur pré-admissibilité : « où étiez-vous et qu’avez-vous fait entre 1981 et 2026 ? ». Mêlés à ces élections, dans leur partie la plus médiatique, ils ont ignoré les applaudissements les millions de Français qui avaient choisi leur maire au premier tour ! Parmi ces maires, il y a David Lisnard. Réélu à Cannes pour la deuxième fois, il est le maire le mieux élu de France (villes de plus de 30.000 habitants). En 2023, il fut déjà réélu président des maires de France, une fonction qui exige sens du dialogue et tolérance. David Lisnard publie aussi, ici et là, ses analyses sur tous les grands sujets qui sont au cœur du déclin national : retraites, école, risques climatiques, droit de propriété, insécurité, autorité de l’Etat… Tout cela est porté par une pensée authentiquement libérale, celle de Montesquieu, Turgot, Tocqueville. Et si le moment présent était un « moment Lisnard » ?
1774, 1958, 2027 : certes, les époques sont différentes. Les hommes aussi. Mais il y a des points communs. Dans les trois cas, le désordre des finances menace de muter en drame politique. Dans les trois cas, le secret de la réussite n’est pas dans la technique, mais dans le courage politique. Celui-ci fit défaut au roi en 1776 : au bout du chemin il y eut 1793. Il fut au rendez-vous en 1958, et ce fut globalement un succès. Le bon sens libéral était du côté de Turgot. La leçon est claire pour 2027. Turgot et Rueff ont dit la vérité aux français et au chef de l’Etat : sur l’état des lieux, sur sa dangerosité, sur le chemin du redressement.
Pour l’un, sa lettre au roi (1774) est un monument historique. Elle vaut acceptation de la fonction risquée de contrôleur général des Finances. Elle porte aussi un discours de la méthode pour remettre les choses à l’endroit. L’essentiel de ces quatre pages tient en dix lignes. « Point de banqueroute… Point d’augmentation d’impôts… Point d’emprunts… (pour cela), il n’y a qu’un moyen. C’est de réduire la dépense au-dessous de la recette (…) C’est donc surtout de l’économie que dépend la prospérité de votre règne, le calme dans l’intérieur, la considération au dehors, le bonheur de la nation et le vôtre ». Non, ce message très « actuel » n’a pas été écrit en 2026. Dans les allées du pouvoir, les petits marquis marchaient trop vite pour l’entendre. Puis manqua la volonté de faire, et aussi le courage de dire non. On connaît la suite.
Pour l’autre, s’il y eut un « moment libéral » dans le retour du général de Gaulle, ce fut bien l’installation discrète du comité Rueff, à l’automne 1958. C’était un comité restreint et discret, bien loin des festivals mondains que l’on connaîtra plus tard. En 1934, Jacques Rueff expliquait « pourquoi, malgré tout, je reste libéral ». Vingt-quatre ans plus tard, il confirme : à ses yeux, et vu la gravité de la situation, c’est la seule manière de remettre les choses à l’endroit. A de Gaulle qui estime que « sur tous les postes à la fois, nous sommes au bord du désastre » et lui dit : « en somme, l’alternative, c’est le miracle ou la faillite … J’adopte le projet des experts », Jacques Rueff répond sobrement : « j’accepte que l’opinion que vous aurez de moi à l’avenir dépende entièrement du résultat obtenu ». En une ligne, c’est, en quelque sorte, sa « lettre de Turgot ».
Le « moment Lisnard » serait un retour à Condorcet : « (la dépense publique a pour limite) le point où l’utilité de la dépense devient égale au mal produit par la contribution » ; un moment apaisé pour un peuple énervé qui n’aime pas que, par gros temps, le capitaine ne sache pas où il va ; une mise en ordre des comptes pour que la France reprenne la maîtrise de son destin. Prévoir ne suffit pas. Gouverner, c’est préparer.
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