Michel Onfray dénature la pensée d’Ayn Rand
Tout à sa dénonciation du « fascisme » d’Elon Musk, le philosophe massacre allègrement au passage les idées d’Ayn Rand. Contrepoints a fréquemment tapé sur les doigts du philosophe Michel Onfray, ancienne gloire de l’extrême gauche devenue le chouchou du souveraino-populisme. Le titre de notre pendule, « Michel Onfray et la bêtise antilibérale », était à cet égard dénué d’ambiguïté. Un peu moins d’un an et demi après, nous devons toujours constater son ignorance crasse en matière de libéralisme.
C’est à l’occasion de la sortie d’un numéro de sa revue Front populaire -deux mots qui appellent à la réflexion…- que Michel Onfray livre un entretien au Figaro sur une pleine page. Nous ne nous intéresserons pas vraiment ici au sujet de sa revue : « Le monde selon Elon Musk » qui, comme nos lecteurs peuvent le subodorer, n’est guère élogieux puisqu’il est traité sous l’angle d’un « fascisme muskien ».
Ce qui retiendra notre attention, c’est l’analyse qui est faite de la pensée d’Ayn Rand, la romancière et philosophe américaine, autrice notamment de Atlas Shrugged, monumental roman de 1957 traduit en français sous le titre La Grève, et bible de beaucoup d’entrepreneurs de la Silicon Valley.
Le journaliste du Figaro pose une question surprenante à Michel Onfray : « Paradoxalement, Musk a été influencé, notamment en matière de liberté d’expression, par l’idéal libertarien, idéal dans lequel vous vous reconnaissez. Diriez-vous qu’il a dévoyé cet idéal ? ».
Evidemment, notre philosophe récuse toute filiation avec le libertarianisme et il précise qu’il se reconnaît dans « l’idéal libertaire proudhonien ». Mais c’est la suite qui vaut son pesant d’or (si nous pouvons user de cette expression s’agissant d’un anticapitaliste pathologique…) : « Le libertarien est un libéral radical et forcené : pas d’État, pas de social, pas de fraternité ou de solidarité, pas de police, pas d’armée, pas de monnaie commune, pas d’Education nationale. La loi de la jungle ! La philosophe de ce courant, une idole aux Etats-Unis, est Ayn Rand. Musk ne dévoile pas cet idéal, il l’incarne. »
De deux choses l’une : soit Michel Onfray n’a pas lu Ayn Rand, soit il ne l’a pas comprise.
Comme nous ne mettrons pas en doute les qualités intellectuelles de notre éminent philosophe, nous devons en conclure qu’il commente ce qu’il n’a pas lu, ce qui, au demeurant, n’est guère plus reluisant.
En effet, où diable a-t-il vu que Rand serait anarchiste, elle qui a étrillé l’anarchisme dans un article de 1971 ? Rand n’a jamais plaidé en faveur d’une disparition de l’État. Par conséquent, elle n’a pas plus été en faveur d’une disparition de l’armée ou de la justice ! Elle était en fait une libérale classique, attachée à un Etat minimal, doté et doté simplement des fonctions dites régaliennes -armée, police et justice -, et adepte tant du laissez-faire que du laissez-passer. C’est ce qu’elle dit clairement dans Nous les vivants, où elle compare l’État à un « domestique », dans un article de 1964 ou elle l’assimile à une « agence », surtout dans un article de 1963 où elle loue la Déclaration d’indépendance de 1776 pour avoir fait passer la fonction du gouvernement du « rôle de dirigeant à celui de serviteur ». C’est ce qu’elle écrit encore avec la célèbre tirade de John Galt dans Atlas Shrugged où le « seul objectif légitime d’un gouvernement » est de défendre les droits consubstantiels de l’homme, idée qu’elle reprendra dans La vertu d’égoïsme en 1964.
Nous ne disposons pas de la place pour critiquer plus avant l’analyse de Michel Onfray, à commencer par l’idée selon laquelle Rand aurait rejeté la fraternité et la solidarité, alors que, comme tous les libéraux, elle dénonçait la fraternité et la solidarité légales, et nullement les sentiments spontanés, ou encore l’idée selon laquelle Rand aurait été une adepte de la « loi de la jungle », critique aussi courante qu’inepte des conceptions économiques des libéraux.
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