David Shelley : "Nous ne pouvons plus nous restreindre aux seuls livres"
Il compte parmi la poignée de génies qui ont fait l’édition française. Deux siècles après l’ouverture de sa première librairie en 1826, Louis Hachette reste surtout célèbre pour l’invention de la Bibliothèque des chemins de fer, vaste réseau de points de vente dans les gares qui existe encore à l’heure actuelle avec les Relay. Le bicentenaire d’Hachette* est l’occasion de prendre le large. Plutôt que de publier un énième article sur les best-sellers controversés de Fayard, nous avons préféré discuter avec David Shelley. Ce brillant éditeur né en 1976, patron d’Hachette UK depuis 2018, a également pris la tête d’Hachette Book Group USA en 2024. C’est de New York qu’il nous répond par visioconférence, visiblement en pleine forme alors qu’il n’est que 5 heures du matin chez lui.
Que représente Louis Hachette pour un homme né au pays de W. H. Smith ? "Je ne crois pas qu’il ait théorisé grand-chose, mais ses actions parlent pour lui. Il a publié un vaste choix de livres, s’adressant à de nombreux lecteurs. Il voulait que les livres soient abordables pour le grand public. Il y a une continuité aujourd’hui quand je vois la variété des publications du groupe Hachette – des livres pour divertir, pour inspirer, pour surprendre… Louis Hachette était aussi un homme d’affaires astucieux. Il est évident que pour être un grand éditeur il faut aussi être un bon businessman – ça ne devrait pas être un tabou. La première règle est d’avoir une gestion saine de son entreprise. Il faut savoir tenir ses finances. A quoi bon s’enthousiasmer candidement pour des livres et faire faillite ? En Angleterre et aux Etats-Unis, l’édition est une part majeure de ce que j’appellerais l’économie créative. On emploie plus de gens que l’industrie de la musique. En Angleterre, l’édition est plus importante que l’agriculture et la pêche réunies. C’est un gros business, et nous devons en être fiers : cela prouve que les gens aiment toujours les livres."
On sait que le lectorat anglo-saxon est différent du nôtre. Les Américains continuent de préférer les hardcovers (les livres reliés à couverture rigide) et, en Angleterre et aux Etats-Unis, le livre numérique et le livre audio représentent 30 à 35 % du marché, soit beaucoup plus qu’en France. David Shelley pointe d’autres divergences : "Je dirais, et ce n’est pas qu’un cliché, qu’en France vous êtes plus intellos : vous avez un appétit pour des choses cérébrales, expérimentales, qui peuvent trouver un public en librairie, et vous traduisez beaucoup. Chez nous, on trouve peu de littérature étrangère. En fiction, ce sont les mêmes auteurs qui marchent aux Etats-Unis et en Angleterre. En non-fiction, en revanche, chaque pays a ses particularités. Depuis que je suis installé à New York, où je passe désormais 85 % de mon temps, j’ai dû me familiariser avec les stars du sport et de la politique, ainsi qu’avec le marché chrétien, qui est très important ici."
En France, où édition rime avec crise, on voit volontiers l’Amérique comme un Eldorado éditorial. Est-ce une illusion ? David Shelley sourit : "Je le constate chaque année à la Foire du livre de Londres, qui a lieu ces jours-ci : dans le monde entier, nous sommes confrontés aux mêmes difficultés, avec des ventes qui diminuent. Le pourcentage de baisse est comparable partout. Pour autant, je reste optimiste. La génération Z s’intéresse aux livres, surtout les jeunes femmes, avec la culture des influenceuses sur les réseaux sociaux. Saviez-vous que 5 % du contenu sur TikTok concerne les livres ? C’est énorme… On a remarqué que les ventes de bibliothèques sont en hausse, ce qui est intéressant : ça avait diminué et c’est reparti. Les gens veulent avoir chez eux une belle bibliothèque, comme objet de déco peut-être, mais qu’ils rempliront de livres. Pour nous, le livre était fait pour être lu, il avait un côté utilitaire. Les jeunes de 16 à 24 ans sont plus sensibles à la beauté de l’objet. Dans un monde où tout est digitalisé, ils veulent quelque chose de collector quand ils achètent – on le voit bien dans le succès des tranches jaspées. Cette résistance de l’objet livre est un motif d’espoir."
Historiquement et encore aujourd’hui, l’édition est un milieu blanc et bourgeois où règne la reproduction sociale. David Shelley s’est fait connaître par ses initiatives en faveur de la diversité. Trouve-t-il qu’il y a du progrès ou que le secteur demeure un microcosme trop exclusif ? "J’estime que notre mission est que tout le monde puisse accéder aux livres, donc au savoir. Pour atteindre le maximum de gens, nous devons avoir au sein d’Hachette les profils les plus variés – en termes d’âge, comme d’origine ethnique, de handicap ou d’orientation sexuelle. L’édition a souvent eu tendance à être mono-culturelle. L’ouverture est à la fois une philosophie et un impératif économique. Il me semble que ça a changé ces dernières années, et que nous allons dans le bon sens." Quid du débat d’idées ? Croit-il à un cercle de la raison ? "J’ai un avis très clair sur ce point : quand on est éditeur, il est vital de publier un large spectre d’opinions. Ce n’est pas à nous d’exclure des gens, c’est improductif. A partir du principe où des propos sont factuels et légaux, pourquoi les censurerions-nous ? Je n’aime pas l’idée qu’il y aurait une ligne à ne pas franchir. De quelle ligne parle-t-on ? Vos conceptions morales sont peut-être très différentes des miennes. Mais mes convictions ne sont pas les seules à avoir droit de cité. Il est dangereux de penser qu’on peut édicter ce qui est bien et mal."
A ce stade, on ne résiste pas à une question poil-à-gratter. Les parents de David Shelley étaient libraires d’occasion. Or l’essor du marché de la seconde main donne des sueurs froides aux éditeurs. Qu’est-ce que cela lui inspire ? Il en rigole : "Je ne vais pas renier mes parents dans votre journal ! J’ai découvert plein de livres en piochant dans leur librairie, et en même temps je connais peu de gens qui ont acheté plus de livres que moi au cours de leur vie. Je ne peux avoir qu’une vision méliorative du marché de l’occasion. Il me semble que chez nous, Anglo-Saxons, occasion et neuf sont complémentaires. En France, c’est peut-être plus conflictuel."
On passe vite sur l’IA, dans laquelle David Shelley voit du mauvais (le pillage du travail des auteurs) mais aussi du bon (le traitement accéléré des métadonnées). Quand on lui demande quel éditeur l’inspire, il fait l’éloge d’Oliver Rhodes, patron de Bookouture, société qui a d’abord été 100 % numérique avant d’être rachetée par Hachette en 2017 (et de publier La Femme de ménage). Il a gardé le meilleur pour la fin : et si l’avenir de l’édition résidait… en dehors du livre ? Il précise : "Nous devons nous voir comme une industrie créative au sens large. Au sein du groupe Hachette, nous proposons aussi des jeux de société, ou des puzzles avec Laurence King. Nous avons aussi racheté Paperblanks, un des leaders de la papeterie haut de gamme, qui fabrique des stylos ou des carnets – la collaboration Paperblanks/Astérix, autre marque forte du groupe, avait très bien fonctionné. Le métier a changé, depuis Louis Hachette : en 2026, nous ne pouvons plus nous restreindre aux seuls livres."
*Célébré en France avec Les Grandes Rencontres Hachette au Palais Brongniart, du 13 au 15 mars.
