Des Etats-Unis à la France, le mauvais chemin de la santé publique : l'alerte du Pr Alain Fischer
Depuis une année, l’administration Trump a pris une série de mesures qui va à l’encontre de la santé publique tant aux États-Unis que dans le monde. Le Center for disease control (CDC), qui s'occupe de la surveillance sanitaire, a perdu 20 % de ses effectifs et une part de son budget. La Food and drug administration (FDA) chargée de la régulation de la sécurité des aliments et des médicaments a aussi perdu environ 20 % de ses effectifs. Cette situation expose les Etats Unis à un affaiblissement de sa politique sanitaire, pourtant déjà mal au point. Il en résulte des prises de décision inopportunes du secrétaire à la Santé, Robert F. Kennedy Jr, qui ne s’appuient plus sur une expertise scientifique indépendante, comme on a pu le constater récemment en matière de vaccination. En parallèle, l’administration Trump a démantelé l’agence d’aide au développement (Usaid), auparavant la principale source publique de promotion de la santé mondiale.
Nous avons à bon droit, en Europe critiqué cette politique, en arguant de notre volonté de maintenir et même de promouvoir la santé publique. En est-il bien ainsi ? Des signaux inquiétants viennent sérieusement jeter le doute sur cette volonté. Ils concernent tant la politique de santé publique de la France que sa politique d’aide au développement. L’agence Santé publique France (SPF), créée en 2016 par la fusion de plusieurs institutions, a pour mission la surveillance de l’état de santé de la population à travers le suivi d’une série d’indicateurs, et la préparation au risque de crise sanitaire telle qu’une pandémie. A ces missions, s’associe un rôle d’information et de sensibilisation des professionnels de santé et de la population en matière de prévention.
Avec le vieillissement de la population, facteur mécanique de l’augmentation du nombre de personnes atteintes de maladies chroniques, les inégalités géographiques et sociales d’accès aux mesures de prévention et aux soins, et l’appréciation des risques environnementaux de tous ordres rendent cette mission essentielle. Un point clé de son efficacité repose sur l’expertise des scientifiques de SPF qui sont indépendants du pouvoir politique et capables d’apporter au gouvernement les données et les analyses sur lesquels s’appuyer en matière de prise décision. Ce principe se conjugue avec un savoir-faire et une expérience précieuse pour la promotion de la santé auprès du grand public (tabac, alcool, santé mentale, santé des femmes, nutrition, vaccination, …), action qualifiée aujourd’hui de "marketing social".
Une inquiétante volonté de reprise en main par l'Etat
Voici que le gouvernement annonce une réforme de SPF qui verrait ses actions d’information en matière de prévention et de promotion de la santé transférées au ministère de la Santé et éventuellement à la Caisse nationale d’assurance maladie. On peut s’interroger sur la pertinence de séparer les missions de surveillance, d’élaboration de politique de prévention de celle de communication. Il est difficile de ne pas y voir une remise en cause des positions prises par les agences en matière de santé publique et d’environnement comme illustré récemment à propos de l’expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail (Anses). On ne peut que s’inquiéter d’une telle volonté de reprise en main par l’Etat de ces agences à l’approche d’élections susceptible d’amener au pouvoir les politiciens français qui trouvent beaucoup de mérite à la politique de l’administration Trump.
La France, traditionnellement, consacre un effort en matière de développement dans le monde, notamment pour la santé en Afrique. Il repose sur l’Agence française de développement (AFD) qui reçoit un budget public : l’aide au développement. Or, cette enveloppe après avoir culminé à près de 6 milliards en 2024 (de l’ordre de 0,5 % du PIB), n’est plus en 2026 que de 3,6 milliards, soit une baisse de 40 %. Même si l’AFD dispose d’autres fonds, cela ne peut se traduire que par une forte réduction de ses actions, qu’il s’agisse des programmes concernant les maladies, infectieuses ou non transmissibles. Ces réductions vont bien au-delà des restrictions budgétaires et interrogent sur la volonté politique de la France en matière de coopération. En tous les cas, nous ne sommes pas bien placés pour nous ériger en donneur de leçons à Trump.
Alain Fischer est professeur émérite au Collège de France et cofondateur de l’Institut des maladies génétiques (Imagine)
