« Impossibles adieux », de Han Kang
Un linceul de neige épaisse ne cesse de recouvrir la petite île coréenne de Jeju, comme s’il voulait dissimuler des vérités interdites . Quand ce ne sont pas des flocons qui virevoltent dans l’air, ce sont des plumes d’oiseaux, comme pour mélanger rêve et réalité, cruauté et douceur, vérités historiques et tabous. A la blancheur du paysage succède une vision apocalyptique de flaques de sang, de troncs d’arbres noirs, de poussières d’os. C’est ce décor lugubre que Gyeongha doit affronter pour rendre service à son amie hospitalisée à Seoul. Quand elle arrive chez Inseon il est trop tard , le perroquet dont elle est responsable est mort , triste présage à une autre découverte, celle d’un recueil des mémoires des parents d’Inseon massacrés comme tant d’autres familles. La capitulation des Japonais en 1945 suivie de leur départ n’apporta pas la paix espérée mais une interminable guerre civile qui réduisit l’île en un tas de cendres. Tout reprend vie sous les yeux des deux amies retrouvées, la vieille femme exaspérante d’amour ressurgit, l’oiseau mort vole de nouveau, le grand-père défunt se remet à trembler, comme si émanait la souffrance trop longtemps comprimée des insulaires, spectres malheureux qui errent encore dans le paysage environnant.
Ainsi la beauté poétique du début du livre se transforme peu à peu en un puissant réquisitoire contre l’oubli de la folie meurtrière. Le style de Han Kang est magnifique, une poésie en prose envoûtante qui transpose les drames de cette période en une véritable peinture multicolore .
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