Emmanuel Macron, Edouard Philippe, Gabriel Attal : l’art de la trahison pour conquérir l’Elysée
Emmanuel Macron l’a confié fin décembre à un visiteur en évoquant l’échéance de 2027 : "La logique, c’est qu’il y ait du changement." Dix ans, ça suffit, on connaît et le slogan, et l'histoire des élections présidentielles… Pour ses adversaires, c’est une évidence. Pour ses anciens ministres, c’est une difficulté, pour ses anciens Premiers ministres, c’est la première des difficultés : un piège qui ressemble à la quadrature du cercle.
D’autant qu’à la tactique et aux intérêts bien compris se mêle la psychologie. "Ils ont tous été amoureux du président, il a un tel pouvoir de séduction" : c’est un conseiller de l’un de ceux qui aujourd’hui ont rompu qui le constate. La politique est aussi, est d’abord une affaire de relations humaines. S’affranchir est une épreuve, de celles qu’on ne réussit pas toujours. Au Havre, Edouard Philippe ne veut parler que du Havre, il joue sa place de maire. Et le mea-culpa n’est pas son activité sportive préférée, il préfère généralement la boxe. Mercredi, il ne fait qu’une exception, il prononce une seule phrase qui échappe à la règle, et revêt donc une importance singulière. A propos de sa carrière qui a connu une soudaine ascension en 2017 avec son arrivée à Matignon, il dit : "Je le dois au président qui m’a fait l’honneur de me nommer. Je m’exprime parfois de manière brutale, je ne devrais pas."
Il y a ce qu’on pense. Et Edouard Philippe porte sur le second mandat d’Emmanuel Macron un jugement extrêmement sévère, pas loin de considérer que ce quinquennat trouvera la dernière place au rang des mandats présidentiels de la Ve République. Il y a ce qu’on dit. Là, c’est une affaire de précision chirurgicale. L’appel à la démission librement décidée en cours de route, lancé un mardi matin d'octobre sur RTL, avait été mûrement réfléchi et calculé, dans la nuit un conseiller élyséen avait alerté le chef de l'Etat de ce qui allait se passer.
Edouard Philippe savait que cette sortie ne correspondait pas à son image, il savait que ça allait secouer, et cela secoua. Y compris dans les sondages. "Le plus important, c’est que les gens aient été surpris", confiera-t-il, comme pour se rassurer. L’intervention suivante, le fameux "Je ne lui dois rien", était moins préparée et plus maladroite. Dans le podcast Legend, il l’avait déjà qualifiée de "brutale", il l’a répété plus clairement mercredi soir, pour être mieux entendu. Mais comme en politique, il faut toujours avoir le dernier mot, le maire du Havre soulignait volontiers en privé un point qui n’est en rien un détail : "J’ai été beaucoup plus correct avec Emmanuel Macron en 2022 qu’il ne l’a été avec François Hollande en 2017."
De fait, Emmanuel Macron, toujours prompt à moquer "la vie des bêtes", n’est pas le mieux placé pour faire l'éloge de la loyauté et de la fidélité. Demandez à François Hollande. Dans Néron à l’Elysée (de Nicolas Domenach et Maurice Szafran, Albin Michel), l’ancien président évoque le sujet et décrit celui qui fut son collaborateur : "Il existe deux sortes de trahison. Celle de Sarkozy qui, à l’évidence, trahit Chirac : il rompt, mais en s’opposant, en s’emparant du parti. Macron, lui, trahit par omission, par dissimulation. La trahison à la Sarkozy fait partie du jeu politique, elle est donc plus facile à assumer. Macron, lui, n’a jamais pu assumer – et pour cause…"
Traître, moi ? Pour un peu, lui revendiquerait de figurer sur la liste, puisqu'elle est prestigieuse. "Je vois la tentative de m’accuser de trahison, note Gabriel Attal. Tout le monde a subi cette accusation : Macron avec Hollande, Sarkozy avec Chirac, Chirac de Giscard… Certains n’ont pas été traités de traîtres, comme Juppé. Il n’a jamais été président." Le secrétaire général de Renaissance sait faire preuve de froideur. Il estime qu’Emmanuel Macron a d’ores et déjà annoncé son intention de se représenter en 2032, il en tire les conséquences. Le président ne lui propose jamais de le voir ? Alors surtout ne rien demander – "Cela ne m’empêche pas de dormir" - et profiter de cette liberté : "Il avait interdit à Stanislas Guérini puis à Stéphane Séjourné [responsables du parti avant lui] de toucher au siège du parti rue du Rocher, moi je l’ai vendu." Il n’a même pas eu besoin de solliciter l’autorisation ! Le mouvement qui va encore changer de nom est désormais situé à quelques encablures de l’Assemblée nationale, ce qui est commode pour Gabriel Attal, lequel dirige aussi le groupe des députés.
"L’assassin n’est pas le successeur" : on connaît le théorème de Jean-Pierre Raffarin. Mais sur le long chemin qui conduit à l’Elysée, on remarque tout de même beaucoup de traces de sang. Le plus dur est de garder les mains propres, et la tête droite.
