Exploration pétrolière en Guyane : "Nous courons au-devant de graves problèmes"
Le débat autour de la proposition de loi visant à autoriser l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures en outre-mer marquera-t-il le début d’une longue période de troubles en Guyane ? Débattu ce jeudi 29 janvier au Sénat, le texte suscite déjà de vives réactions. Pour la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, comme pour les associations écologistes, il est hors de question de suivre cette voie. Ce serait détricoter la loi Hulot de 2017 et aller à l’encontre des objectifs climatiques de la France. D’autant que les recherches passées n’ont pas prouvé l’existence de larges ressources pétrolières exploitables au large de la Guyane.
Mais voilà. Pour les défenseurs de la proposition de loi, adopter le texte est une question de survie, car la Guyane est à la traîne d’un point de vue économique. Son PIB par habitant a beau progresser (17 703 euros en 2024) il reste inférieur de moitié à celui de la France métropolitaine (42 594 euros). Pis, le fossé avec le reste de la zone grandit de jour en jour. "Il fut un temps ou la Guyane française, la Guadeloupe et la Martinique profitaient d’un avantage sur le Guyana et le Suriname en matière de revenu par tête. Mais avec l’exploitation des hydrocarbures sur ces deux territoires, les perspectives s’inversent", observe Peter Clegg, professeur de politique et de relations internationales à l’université de Bristol (Royaume-Uni).
Selon le FMI, le Guyana a enregistré récemment le taux de croissance du PIB le plus élevé au monde, avec une moyenne enregistrée de 47 % entre 2022 et 2024. Le Suriname se tient prêt à prendre la relève. A partir de 2028, il devrait profiter pleinement de l’exploitation des hydrocarbures. De quoi alimenter les frustrations côté guyanais. "Ce décalage au niveau des perspectives économiques va perdurer. Même si d’aventure le RN remportait la prochaine élection présidentielle en France et que l’exploitation était finalement autorisée il faudrait plusieurs années, peut-être dix, avant d’en tirer véritablement les bénéfices", estime Peter Clegg. A condition bien sûr, que l’exploration mette au jour des gisements conséquents.
Un écart trop visible
"Si la Guyane reste le dernier endroit où les niveaux de vie ne montent pas alors que partout ailleurs, ils progressent, cela déclenchera forcément des troubles. Nous courons au-devant de graves problèmes. Au passage, les Américains ne se gêneront pas pour jeter de l’huile sur le feu, prévient Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE. Ils pourraient, par exemple, expliquer aux Guyanais que sans l’exploitation pétrolière, ils auront du mal à boucler leurs fins de mois et qu’il faut donc qu’ils demandent l’indépendance. Les majors américaines débarqueraient alors en sauveurs, promettant des investissements faramineux, gage de prospérité économique".
Les promesses, bien sûr, n’engagent que ceux qui les font. Au Guyana, les compagnies pétrolières étrangères ont obtenu des conditions très avantageuses dans le partage des profits, ce qui limite l’effet de ruissellement dans le pays. Mais peu importe le scénario pour l’Etat Français. La Guyane doit redevenir une priorité. "Dans ce territoire, nous sommes à la croisée des chemins et la politique américaine en Amérique du Sud n'arrange évidemment rien à l'affaire. Nous l’avons trop négligé du point de vue de l'exploitation des ressources, de la protection ou de la problématique du narcotrafic. On a l'impression que tout est en train de nous exploser au visage", commente Cédric Perrin, président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat.
Coauteur d’un rapport récent sur le Plateau des Guyanes, le sénateur dresse un état des lieux inquiétant dans lequel la croissance économique reste bridée à tous les niveaux sur la partie française. Morceaux choisis : faute de bateaux guyanais en nombre suffisant, la pêche au large s’appuie sur 45 navires vénézuéliens, qui disposent de licences accordées par l’Union européenne. Les travaux d’infrastructures réalisés par le Centre Spatial Guyanais sont ralentis ou renchéris du fait de l’application de réglementations environnementales inadaptées. Enfin, alors que la production légale s’élève à 1,2 tonne d’or par an en moyenne, pour un chiffre d’affaires de l’ordre de 50 millions d’euros, "le montant volé à la France" par les orpailleurs clandestins s’élèverait à près de 1,2 milliard d’euros chaque année. "Quel pays accepterait cela", s’interroge Cédric Perrin ?
Le rapport, qui n’évalue pas les perspectives pétrolières, partant du principe que les réserves à exploiter n’ont pas été confirmées, contient une vingtaine de propositions destinées à rectifier le tir et asseoir la présence française dans la région. Mais sera-t-il suivi des faits ? "D’autres rapports, sur la menace des drones ou sur les choix énergétiques, n’ont pas eu l’effet escompté, souligne un expert. Par ailleurs, les contraintes budgétaires restent fortes. Au moins, l’Etat ne pourra pas dire qu’il n’était pas prévenu."
