Etats-Unis - Chine : les trois leçons pour l’Europe, par Nicolas Bouzou
Le piétinement du droit international par la Russie et les Etats-Unis au profit de la seule logique des rapports de force a eu un mérite : faire comprendre à l’Europe que sa faiblesse économique la place devant un risque quasi existentiel. Les choses sont simples : la puissance économique est un attribut de la puissance géopolitique. Ce lien est dans l’ADN des Américains qui, depuis le début du XXe siècle, savent que la maîtrise de l’intelligence et des technologies est une condition de leur domination.
Cette idée est aussi clairement formulée par le Parti communiste chinois. La stratégie de l’empire du Milieu s’inscrit clairement dans une séquence qui fait du développement économique et de la maîtrise de l’innovation une étape vers une influence élargie. À l’inverse, que la Russie ait toujours négligé le volet économique au profit des questions militaires lui confère un immense pouvoir de nuisance, mais pas un immense pouvoir tout court.
La tétanie numérique
Cette leçon, l’Europe est en train de l’apprendre de trois manières. La première, c’est que la faiblesse de sa croissance économique (autour de 1 % par an) ne lui permet pas de dégager les ressources nécessaires à un réarmement rapide et massif, surtout dans un contexte où les taux obligataires souverains se tendent presque partout dans le monde, renchérissant le coût des investissements. La France, qui cumule croissance faible et surendettement public, est particulièrement confrontée à cette difficulté.
La deuxième, c’est que l’Europe est, à juste titre, tétanisée par l’idée que l’administration Trump, épaulée par des entreprises américaines paniquées et serviles, pourrait couper l’accès à nos e-mails, aux services clouds qui hébergent nos données numériques ou à certains algorithmes. Cette crainte est parfaitement justifiée tant l’Europe est largement absente de ces secteurs. Il faut rappeler que les Etats-Unis contrôlent, par exemple, les deux tiers de la capacité mondiale de calcul de l’intelligence artificielle.
Notre troisième crainte, c’est que l’Union européenne ne soit pas en capacité d’importer autant de métaux critiques que son industrie en consomme. Cette dépendance se pose néanmoins davantage vis-à-vis de la Chine que des Etats-Unis, elle est donc moins grave. C’est incroyable mais la folie de la politique trumpiste a réussi à faire de la Chine un partenaire plus fiable que les Etats-Unis ! En témoigne, le récent accord commercial conclu entre Ottawa et Pékin, qui facilite les investissements et les exportations chinoises de voitures électriques et les exportations de produits agricoles canadiens.
Les Etats membres procrastinent
Il y a une bonne nouvelle toutefois : ces trois faiblesses européennes sont parfaitement documentées, comme les solutions à apporter pour y remédier. Concernant les deux premières, les rapports Draghi et Letta disent tout. L’économie européenne souffre depuis les années 1990 d’un décrochage de sa productivité par rapport aux Etats-Unis. C’est ce décrochage qui explique le différentiel de revenu par habitant entre les deux zones. Investir un peu moins dans l’Etat-providence et un peu plus dans la recherche et développement, bâtir un marché unique des nouvelles technologies, unifier le marché européen des capitaux, simplifier les normes, voilà les mesures à mettre en œuvre le plus rapidement possible. C’est l’agenda de la Commission von der Leyen II, qui fait à ce titre un bon travail. Ce n’est pas la Commission qui est à blâmer mais les Etats membres dont les gouvernements procrastinent. À ce jeu désespérant, la France est largement en tête.
Quant aux matières premières, l’UE a officiellement identifié 34 métaux "critiques" pour son industrie (lithium, cobalt, terres rares, gallium, tungstène, etc.). Or, une partie significative d’entre eux existe dans le sous-sol européen. En 2024, l’UE a adopté le Critical raw materials act, qui fixe trois objectifs : d’ici 2030, 10 % au moins de ses besoins, 40 % du raffinage et 25 % du recyclage devront être assurés localement. Le vrai frein n’est pas géologique : il est politique, juridique et culturel. En Europe, un projet minier met dix à quinze ans à se concrétiser contre deux à cinq ans ailleurs, en raison des oppositions locales, des contentieux, des normes. La vraie question n’est donc pas : avons-nous les métaux ? Mais : voulons-nous devenir une puissance souveraine pour faire vivre une civilisation à nulle autre pareille ?
