Ray Dalio, légende de Wall Street : "L’ordre mondial est au bord de l’effondrement, à moins que..."
Lorsqu’un des investisseurs en macroéconomie les plus renommés des États-Unis publie un livre expliquant que les planètes sont alignées pour faire basculer le monde dans le chaos, on tend l’oreille avec un mélange de fascination et d’appréhension. Et lorsque cet investisseur s’appelle Ray Dalio — celui-là même qui avait anticipé la crise financière mondiale de 2008 et la crise de la zone euro de 2010 —, l’estomac commence à se nouer. Dans son dernier best-seller, How Countries Go Broke (Simon & Schuster, 2025, non traduit), le fondateur de Bridgewater — l’un des plus grands fonds spéculatifs au monde — dissèque plusieurs siècles de cycles de dettes. Il montre comment ces crises s’entrelacent avec d’autres grandes forces perturbatrices — politiques, géopolitiques, naturelles et technologiques — qui, combinées, alimentent ce qu’il appelle le "Grand cycle" de transformation de l’ordre mondial. Ce cycle comporte six phases. Et selon ses calculs, nous sommes déjà dans la cinquième. Les grandes démocraties avancent ainsi à reculons dans un cycle historique bien connu : celui du déclin des empires, marqué par l’explosion des dettes, la montée des extrêmes, et le retour de l’autoritarisme, "comme ce fut le cas durant la période 1930‑1945", explique-t-il dans un entretien exclusif accordé à L’Express.
Car, il en est désormais certain : "L’ordre multilatéral que nous avons connu depuis 1945 n’aurait jamais dû être considéré comme un ordre permanent". Il est donc logique, au regard de l’histoire, que les États-Unis, en déclin relatif, et de plus en plus contestés sur les plans économique et géopolitique, "aient produit un leader comme Donald Trump, qui agit selon une forme de diplomatie canonnière". Ray Dalio décrypte les ressorts du "Grand Cycle" qu’il voit à l’œuvre et lance un appel — sans trop d’espoir — à un sursaut collectif avant que la phase finale ne devienne inévitable.
L’Express : Selon vous, quand les démocraties échouent à répondre aux attentes, cela favorise le rejet des élites et l’émergence de régimes autocrates. Ce phénomène, cyclique et quasi inévitable si rien n’est fait pour l’enrayer, est le produit de ce que vous appelez le "Grand Cycle", déjà bien engagé. De quoi s’agit-il exactement ?
Ce Grand Cycle comporte six phases : nous sommes actuellement dans la phase 5. L'ultime phase correspond au moment où se produit simultanément l’effondrement de l’ordre monétaire, de l’ordre politique intérieur et de l’ordre politique international, comme ce fut le cas durant la période 1930‑1945. Pour moi, observer ce qui se passe aujourd’hui, c’est comme regarder un film que j’ai déjà vu de nombreuses fois. Car à travers l’histoire, il y a eu des systèmes, également appelés ordres, pour organiser le fonctionnement du monde. Ils prennent différentes formes et évoluent selon des schémas compréhensibles, pour peu que l’on sache ce qu’il faut observer. Il existe par exemple des ordres monétaires et économiques de différents types — comme les systèmes monétaires fiduciaires ou adossés à l’or, et les systèmes économiques capitalistes, socialistes ou communistes —, des ordres politiques intérieurs de différents types — comme les démocraties, les autocraties fascistes, les monarchies, etc —, et enfin des ordres géopolitiques internationaux — comme les systèmes multilatéraux, fondés sur des traités, ou unilatéraux. Tous ces ordres ont connu, et connaissent encore aujourd’hui, de grandes évolutions cycliques dont on devrait pouvoir comprendre facilement les enchaînements, car ces cycles se sont produits à de nombreuses reprises au cours de l’histoire et dans différents pays, en se construisant puis en se désagrégeant selon les mêmes mécanismes.
Ce processus intemporel et universel avait déjà été décrit par Platon dans "La République" !
Ainsi, les effondrements des ordres monétaires et économiques se sont généralement produits parce que les niveaux d’endettement et le poids du service de la dette ont atteint une part trop élevée des revenus. Cela a comprimé les dépenses, entraînant une rupture économique et financière que l’on appelle une dépression, laquelle peut être déflationniste ou inflationniste selon l’ampleur de la création monétaire mise en œuvre pour aider les débiteurs à honorer leurs paiements, ce qui conduit à l’émergence d’un nouvel ordre économique et de la dette. L’histoire le montre, et la logique le confirme : ces ordres s’influencent mutuellement de manière cohérente et facilement observable. Ce qui se passe sur le plan monétaire et économique influence les dynamiques politiques et géopolitiques, et inversement. Ces cycles progressent par étapes, chacune caractérisée par des symptômes spécifiques, qui permettent d’évaluer l’avancement du cycle. Ce qui se passe en Iran en ce moment en est un bon exemple : le pays entre dans la phase 6, où les ordres monétaire et économique, les structures politiques internes et les équilibres géopolitiques internationaux se désagrègent simultanément.
En plus des trois grandes forces que vous avez mentionnées — monétaire, politique et géopolitique — qui évoluent selon de grands cycles, il en existe deux autres qu’il ne faut pas négliger selon vous : les phénomènes naturels (inondations, pandémie, etc.) et l’inventivité humaine, notamment les nouvelles technologies.
Oui, ces deux dernières ont elles aussi un impact sur les autres forces, et sont également influencées par elles. Pratiquement tous les sujets majeurs que nous abordons peuvent être classés dans l’une de ces cinq catégories. Si l’on comprend les relations de cause à effet qui régissent ces changements, on peut suivre et anticiper assez précisément les événements les plus importants.
Il est essentiel de saisir qu’il y a toujours eu des ordres monétaires, des systèmes politiques internes et des structures géopolitiques internationales qui ont traversé des cycles interconnectés de montée en puissance et d’effondrement — et qu’ils se sont tous, à terme, écroulés sous forme de dépressions, de guerres civiles et de conflits internationaux. Il est également crucial de comprendre comment ces effondrements surviennent. Même si ces grands cycles durent en moyenne une vie humaine — environ 80 ans — leur durée varie en fonction des conditions. Il est donc plus pertinent d’évaluer l’avancement d’un pays dans le Grand Cycle à travers ses conditions concrètes, que l’on peut mesurer objectivement grâce à des indicateurs clairs, révélateurs de la progression du cycle.
Quels sont ces indicateurs ?
En une phrase, ces ordres s’effondrent en général pour trois raisons principales : d’abord, l’endettement devient insoutenable. Ensuite, à l’intérieur des pays, des écarts majeurs de richesse et de valeurs provoquent un mécontentement profond vis-à-vis du fonctionnement du système, ce qui mène à des conflits entre factions — traditionnellement entre élites de droite et prolétariat de gauche. Enfin, entre pays, des conflits de puissances majeures apparaissent et ne peuvent être résolus par des accords, menant inévitablement à des guerres. Plus récemment, on a vu ce type d’effondrement se produire de manière particulièrement marquée pendant les périodes 1905–1918 et 1930–1945, avec des crises économiques et d’endettement, de violents affrontements de classes, des changements vers des régimes plus autoritaires, et des guerres mondiales. Dans les années 1930, quatre démocraties — l’Allemagne, le Japon, l’Italie et l’Espagne — ont opté pour des régimes autoritaires dirigés par des dictateurs. Celles qui n’ont pas changé de régime ont tout de même vu leurs gouvernements devenir beaucoup plus autoritaires, avec des dirigeants imposant leurs politiques et réprimant l’opposition. C’est ainsi que cela fonctionne : les grands conflits et l’autoritarisme émergent en période de stress économique, surtout lorsque aucune puissance ne dispose d’une supériorité suffisante pour dissuader les affrontements.
Arrêtons-nous un instant sur le cas spécifique des démocraties. Que nous apprend l’histoire sur ce qui conduit à leur effondrement ?
L’histoire montre que les ordres politiques internes s’effondrent le plus souvent lorsqu’il existe de profondes divergences irréconciliables en matière de richesse et de valeurs, et qu’un nombre suffisant de personnes, ne faisant plus confiance au système et estimant qu’il ne fonctionne pas dans leur intérêt, se soulèvent jusqu’à ce qu’un camp l’emporte et qu’un nouvel ordre politique soit instauré. C’est ainsi que les démocraties ont généralement chuté. Ce processus est intemporel et universel, ce qui ne devrait laisser aucun doute à ceux qui ont étudié l’histoire.
Vers 380 av. J.-C., Platon décrivait déjà ce processus dans La République ! Il y expliquait comment les démocraties échouent souvent en raison de profondes inégalités de richesse et de valeurs, et parce qu’elles sont dirigées : soit par des élites qui contrôlent le système tout en vivant dans une indulgence décadente tandis que la majorité souffre, soit par une majorité qui vote pour des avantages immédiats affaiblissant la productivité (baisse des impôts, hausse des aides) plutôt que pour la discipline nécessaire à sa prospérité. En conséquence, l’ordre démocratique s'écroule et, dans ce processus, des leaders autoritaires émergent et luttent pour prendre le pouvoir. Idéalement, surgit alors ce que Platon appelait un "despote bienveillant" : un dictateur fort, au service du peuple, capable d’instaurer paix et prospérité.
Ce cycle politique s’est répété maintes fois, notamment environ 350 ans après Platon, lorsque Jules César défia le Sénat, alors dominé par une poignée de familles élitistes, et alors qu'on observait une grande inégalité liée à l’enrichissement d’une minorité via les conquêtes de Rome tandis qu’une grande partie de la population s’appauvrissait. Le factionnalisme augmenta, les soldats-citoyens furent remplacés par des armées professionnelles fidèles à des généraux partisans. L’assassinat de César par des sénateurs illustre le sentiment des élites, alors au pouvoir, de voir leur autorité menacée. Après sa mort, le Sénat et la démocratie furent balayés, remplacés par l’autocrate Octavien (Auguste), qui dirigea avec intelligence, instaurant paix et prospérité. L’Empire romain connut alors ses plus belles années, avant de s’effondrer vers 476 ap. J.-C. pour les raisons classiques de chute des empires. Ce schéma — la chute des démocraties pour des raisons structurelles, suivie de la montée de dirigeants autoritaires — mérite d’être compris et mis en parallèle avec ce que nous vivons actuellement.
C’est-à-dire ?
De toute évidence, nous assistons actuellement à ce type de conflit classique et croissant entre la droite dure et la gauche dure. Alors que ces deux camps s'affrontent, ceux du centre, plus modérés mais trop faibles pour peser, préfèrent rester en retrait pour éviter d’être pris entre les feux. Jusqu’à présent, les grands changements politiques dans les démocraties ont surtout penché vers la droite, avec les transformations classiques qui en découlent. Dans ce contexte, le pouvoir financier, politique et militaire tend à peser davantage que les lois. L’autoritarisme semble mieux fonctionner et apparaît même préférable à une démocratie perçue comme faible, fragmentée et fondée sur des compromis. Heureusement, les conflits politiques n’ont pas encore viré à la violence dans les pays les plus puissants, et le système démocratique semble globalement respecté dans les pays du G7. Autrement dit, ces pays s’approchent du point de rupture (ce que j’appelle l’étape 5), sans l’avoir encore franchi vers l’étape 6, où les ordres établis se désagrègent.
Les démocraties peuvent-elles encore se ressaisir ?
Même si ce processus est déjà engagé dans certaines régions du monde, les démocraties peuvent encore, théoriquement, reprendre le contrôle à condition que des dirigeants forts, soutenus par les électeurs, parviennent à résoudre les problèmes en travaillant ensemble dans le cadre du système existant. La première étape consiste à reconnaître les difficultés : le problème de la dette, les écarts de richesse, d’opportunités et de valeurs, ainsi que les tensions géopolitiques. Il est impératif d’y faire face intelligemment. Cela nécessiterait un leadership bipartisan fort, peut-être même un rassemblement de responsables de différents bords pour concevoir et mettre en œuvre les changements douloureux — et les sacrifices — nécessaires pour retrouver force et stabilité. Mais, selon moi, la probabilité que cela se produise est faible.
Sur le plan diplomatique, vous estimez que la période post-1945 à nos jours, marquée par le multilatéralisme, a été une exception historique : "En réalité, durant la majeure partie de l’histoire, un unilatéralisme brutal et destructeur a constitué la norme".
L’ordre mondial de type "loi de la jungle", dans lequel "la force fait le droit" et "le pouvoir brut règne", était la norme à travers l’histoire jusqu’en 1945. Avant cette date, les tribus, royaumes, pays et empires agissaient en quelque sorte comme des meutes d’animaux se livrant à la prédation les uns envers les autres, dans la mesure où ils pouvaient le faire sans en subir les conséquences. Il faut savoir qu’il n’existait pas de frontières au sens moderne avant la Paix de Westphalie, conclue à l’issue de la guerre de Trente Ans, au milieu du XVIIᵉ siècle, et qu’il n’y a eu aucune tentative de gouvernance mondiale multinationale avant que le président américain Woodrow Wilson ne propose la Société des Nations, qui échoua rapidement, menant à la Seconde Guerre mondiale. Avant cela, il ne s’agissait que de poursuites d’intérêts propres et de prédation mutuelle.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont créé l’ONU et d’autres institutions multilatérales à l’image de leur propre système démocratique représentatif, dans une tentative idéaliste de multilatéralisme, ce qui a donné naissance à de nombreuses organisations internationales. Dans l’ensemble, elles ont toutes échoué, laissant le monde sans système de justice global ni gendarme mondial. Le monde, sous la direction des Etats-Unis, revient ainsi à un ordre international plus proche de celui d’avant 1945. Car qui pouvait logiquement s’attendre à ce que la nation la plus puissante suive les règles de ces institutions lorsque celles-ci allaient à l’encontre de ses intérêts ? Il est donc logique que les États-Unis, dont l’ordre mondial et l’influence sont en déclin relatif, et qui sont de plus en plus contestés sur les plans économique et géopolitique, aient produit un leader comme Donald Trump, qui agit selon une forme de "diplomatie canonnière", en prenant ce qu’il peut et en dictant ses conditions, sans se soucier d’un quelconque système de justice international. Il faut voir Donald Trump comme une version moderne d’Andrew Jackson, dans ce type d’ordre mondial. Ceux qui sont choqués par le passage d’un ordre multilatéral fondé sur des règles à un ordre basé sur le pouvoir, où les États-Unis poursuivent leurs intérêts nationaux, sont probablement un peu naïfs. Cette surprise vient du fait que nous avons vécu si longtemps dans cet âge de l’innocence que nous avons fini par croire que cette approche collective et basée sur des règles pouvait fonctionner, ce qui n’est manifestement pas le cas dans un monde multipolaire conflictuel. L’ordre multilatéral que nous avons connu depuis 1945 n’aurait jamais dû être considéré comme un ordre permanent et il ne l’a jamais été.
À partir de quand cet ordre multilatéral a-t-il commencé à se désagréger ?
Il n’y a pas eu de date unique, mais plutôt une érosion progressive avec quelques étapes clés. À mon avis, la première fissure majeure fut la fin du système monétaire adossé à l’or en 1971 causée par la situation classique d’un gouvernement ayant contracté bien plus de dettes qu’il n’avait d’argent (à l’époque, de l’or) pour les honorer. Cela a rompu le lien, établi après-guerre, entre la monnaie et l’or, ouvrant la voie à un système monétaire fiat qui a ensuite affaibli de manière significative la discipline budgétaire.
Les deuxièmes fissures majeures sont apparues en 2000 : l’explosion de la bulle Internet, les attentats du 11 septembre qui ont mené à des guerres coûteuses, combinées à des programmes sociaux onéreux et à une accumulation massive de dettes, notamment pour financer des achats immobiliers à effet de levier. Cela a conduit à la crise financière mondiale de 2008-2009, qui a déclenché une monétisation massive de la dette, une première depuis 1933. La politique monétaire et budgétaire laxiste est ensuite devenue la norme, d’abord avec la pandémie de Covid en 2020, puis avec l’élection de Biden et des Démocrates, qui ont orienté le pays vers des politiques plus redistributives financées par le déficit et la dette. Ce mouvement s’est poursuivi avec de grands déficits budgétaires intégrant cette fois des mesures marquées à droite, à la suite des victoires électorales globales des Républicains et de Donald Trump en 2024.
Pendant tout ce temps, les États-Unis et les pays du G7 ont connu un déclin géopolitique relatif, tandis que d’autres puissances mondiales, en particulier la Chine, ont gagné en influence. Le passage d’une relation de coopération à une relation de conflit contenu entre les États-Unis et la Chine a commencé en 2016 avec l’élection de Donald Trump, et ne s’est jamais arrêté depuis.
Nous sommes désormais dans une phase du Grand Cycle où la poursuite égoïste des intérêts nationaux, par l’usage flagrant de la force, s’intensifie. Les grandes puissances testent mutuellement leur fermeté, les blocs régionaux se durcissent, et les chaînes d’approvisionnement mondiales se fragmentent. L’histoire montre que de telles périodes se corrigent rarement d’elles-mêmes. Le plus souvent, dans ces moments-là, les guerres commerciales, les guerres de capitaux, les guerres technologiques et les guerres d’influence géopolitique s’intensifient et précèdent des guerres militaires violentes entre grandes puissances. Ces conflits ne sont que quelques-uns des nombreux symptômes observables montrant que nous sommes à la limite de l’étape 6 du Grand Cycle, celle où les ordres établis s’effondrent de manière visible. Cela ne signifie pas qu’une guerre mondiale soit inévitable. Mais cela suggère que, si les causes actuelles de désintégration ne sont pas inversées, des temps bien plus difficiles nous attendent.
Vous écrivez qu’à ce stade du Grand Cycle, les alliances ont tendance à évoluer rapidement selon les circonstances. : gagner prime sur la loyauté. Il ne serait pas surprenant, affirmez-vous, de voir les États-Unis de Trump et la Russie de Poutine s’aligner, tandis que l’Europe et la Chine pourraient même finir par se rapprocher davantage l’une de l’autre.
A un stade avancé du Grand Cycle, lorsqu’il y a de fortes tensions, conclure des accords avec des acteurs qui peuvent augmenter les chances de succès est préféré au fait de rester loyalement attaché à de vieilles relations sentimentales fondées sur des valeurs partagées. L’histoire est remplie d’exemples de pays procédant à des réalignements brusques et motivés par leurs propres intérêts. Ainsi, l’Allemagne et la Russie sont passées d’alliés à ennemis (et inversement) en un laps de temps très court pendant la Seconde Guerre mondiale ; la Chine est passée d’amie-alliée avec l’Union soviétique à ennemie, puis à amie/alliée des États‑Unis lorsque Richard Nixon et Henry Kissinger ont ouvert les relations avec la Chine communiste ; les États‑Unis ont choisi d’être amis/alliés de la Chine communiste à la même époque alors qu’ils étaient encore en guerre contre le communisme au Vietnam ; l’Égypte d’Anouar el‑Sadate est passée dans les années 1970 d’un alignement sur le camp de Moscou à un alignement avec les États‑Unis.
Le fil conducteur a toujours été — et l’est encore — que des dirigeants confrontés à des choix existentiels mettent de côté les sentiments d’amitié ou d’animosité pour faire ce qui est utile ou dans leur intérêt. La nouvelle relation entre la direction actuelle du Venezuela et l’administration Trump, qui est motivée par des intérêts pratiques plutôt que par des considérations idéologiques, en est l’illustration la plus récente.
Dans cette logique, il me semble que Vladimir Poutine et Donald Trump partagent une vision similaire : utiliser le pouvoir au service de ses intérêts propres est quelque chose de compréhensible et de légitime. Ils comprennent et respectent que l’autre agisse ainsi. Ils considèrent que c’est l’approche la plus pragmatique, ce qui permet de conclure des accords et d’atteindre un respect mutuel sur cette base. Ils mettent de côté les considérations morales ou le respect des règles du jeu géopolitique. L’objectif, désormais, est d’améliorer le niveau de vie en concluant des accords commerciaux rentables pour toutes les parties.
Vous affirmez que les grands cycles socio-économiques et géopolitiques durent en général entre 75 et 100 ans. Y a-t-il des exceptions à cette règle ?
Les grands cycles de l’argent, de la dette et de l’économie, qui ont pour la plupart duré entre 75 et 100 ans, se sont toujours produits lorsque la dette et les paiements de service de la dette augmentaient par rapport aux revenus au point d’étouffer les dépenses jusqu’à ce que cela ne puisse plus durer. Cela entraînait des périodes économiques difficiles, à la suite desquelles il fallait soit des défauts de paiement, soit une monétisation de la dette, soit un mélange des deux. Le premier cas est déflationniste, le second inflationniste, et le troisième stagflationniste, ce qui explique pourquoi nous avons connu des dépressions déflationnistes, des dépressions inflationnistes et des périodes de stagflation. Ces situations étaient typiques lors de l’effondrement des ordres monétaires et économiques. Les cycles d’endettement que je décris étaient implicitement reconnus dès l’Ancien Testament et traités par l’intermédiaire de "l’Année du Jubilé", qui permettait d’alléger le fardeau d’un excès de dettes tous les 50 ans. L’idée était que si les gens savaient que les dettes seraient annulées alors — durant l’année du Jubilé — cette anticipation permettrait de limiter les niveaux d’endettement.
Bien que ce que j’ai décrit fournisse un cadre général, tous les cycles ne suivent pas précisément ce modèle ni cette chronologie. Des circonstances exceptionnelles — telles que des percées technologiques imprévues, des événements naturels inattendus comme des sécheresses, des inondations et des pandémies, des forces démographiques, ou encore des changements inattendus de leadership — peuvent soit accélérer, soit ralentir ces cycles. Par exemple, les deux guerres mondiales du XXe siècle ont profondément bouleversé l’ordre établi, compressant le calendrier des bouleversements géopolitiques. De même, la révolution numérique au tournant du millénaire a introduit de nouvelles variables susceptibles de modifier le rythme des tendances actuelles. La période de 75 à 100 ans constitue un repère utile mais il est essentiel de surveiller ce qui se passe et de prendre en compte la réalité des faits, tout en restant tactiquement adaptable.
L’endettement sans fin dans les économies occidentales ne peut pas durer éternellement, avertissez-vous. Il existe même un risque élevé qu’un resserrement de la dette et un ralentissement économique surviennent en même temps au cours des deux à trois prochaines années.
On peut observer le début d’un important resserrement de la dette et d’un affaiblissement économique lorsque les paiements du service de la dette étouffent les dépenses et qu’un problème d’offre et de demande de dette obligataire apparaît, ce qui se manifeste par une hausse des rendements obligataires, même lorsque les banques centrales abaissent les taux d’intérêt à court terme. Parallèlement, le prix de l’or augmente car il constitue une monnaie de réserve refuge, à l’abri de ces problèmes et en tirant même profit.
Dans ces périodes, les gouvernements raccourcissent en principe les maturités de leur dette et les banques centrales enregistrent souvent des pertes sur les obligations qu’elles ont achetées dans le cadre de leurs monétisations de la dette. Cette dynamique se traduit souvent par une hausse des taux d’intérêt, tirée par les taux à long terme, une augmentation du coût de l’emprunt, et des difficultés croissantes pour les ménages et les entreprises lourdement endettés à honorer leurs paiements. Les défauts de paiement augmentent, ce qui affaiblit le système financier. En parallèle, des taux plus élevés peuvent freiner la consommation et l’investissement, ce qui nuit à l’économie. Si les banques centrales tentent alors d’imprimer davantage de monnaie pour remédier à la situation, cela peut entraîner une hausse de l’inflation, qui érode la valeur de la monnaie, fait monter les prix de l’or et accroît l’instabilité.
Quelle sera l'ampleur de ce ralentissement économique ?
Son ampleur exacte dépendra de la manière dont les responsables politiques géreront ce problème. S’ils s’y prennent bien, la douleur peut être étalée dans le temps et le système peut se rééquilibrer. Mais la logique électorale rend cela difficile à mettre en oeuvre. En effet, la dette est trop importante, et elle continue de croître à travers de larges déficits budgétaires, au point que les marchés ne veulent plus la financer comme auparavant. Cela survient alors même que les électeurs refusent à la fois des hausses d’impôts et des coupes dans les dépenses publiques. Des hausses d’impôts pour les riches les poussent à s’expatrier ou à se rebeller, rendant ces mesures peu efficaces, tandis que les réductions de dépenses sont inacceptables pour ceux qui en dépendent.
La meilleure voie du redressement de la France ne peut être que douloureuse
Dans un climat de polarisation politique aussi fort, les ajustements douloureux pourtant nécessaires n’ont pas lieu. Les politiciens élus en promettant des solutions qu’ils ne peuvent pas tenir sont rapidement évincés. C’est pourquoi la France et le Royaume-Uni ont eu quatre Premiers ministres en cinq ans, et pourquoi les Républicains aux États-Unis perdront probablement la Chambre des représentants en 2026. C’est aussi la raison pour laquelle presque toutes les démocraties rencontrent actuellement des difficultés de fonctionnement. Si ces gouvernements ne corrigent pas cette dynamique — et selon moi, il y a peu de chances qu’ils y parviennent — alors nous devons nous attendre à voir apparaître les types de problèmes que je viens de décrire. Comme règle très simple, si la dette publique dépasse 100 % du PIB, si elle représente plus de 600 % des recettes fiscales de l’État, et si les déficits budgétaires dépassent 3 % du PIB, il y a lieu de s’inquiéter.
La France fait face à une dette publique et à une instabilité politique sans précédent sous la Ve République. Quel diagnostic faites-vous sur la situation de notre pays ? Et quel regard portez-vous sur les débats autour de la taxe Zucman ?
Je suis très préoccupé par l’ampleur de la dette et les problèmes politiques auxquels la France est confrontée. Elle souffre d’un problème d’endettement sous toutes les formes classiques que j’ai décrites précédemment, en plus des problèmes politiques, sociaux et géopolitiques déjà évoqués. Plus concrètement, la France affiche désormais le fardeau de dette publique le plus élevé parmi les grandes économies, ce qui est aggravé par une instabilité politique persistante. Celle-ci mine la confiance des entreprises, freine l’investissement et contribue à un ralentissement de la croissance. Il est donc compréhensible que Fitch et Standard & Poor’s aient récemment abaissé la note de la France, soulignant les risques budgétaires et la paralysie politique, tandis que la confiance du public s’érode.
Concernant les propositions autour de la soi-disant taxe Zucman, les impôts sur la fortune souvent avancés comme solution rapportent rarement suffisamment de recettes sans provoquer une fuite des capitaux et nuire à la compétitivité économique. Bien qu’animées de bonnes intentions — et que certains jugent logiques au vu de l’ampleur des écarts de richesse et de l’impossibilité de lever les recettes fiscales nécessaires en taxant ceux qui ont peu et constituent la majorité électorale — ces mesures entraînent de lourds problèmes. Il n’existe pas de solution facile et indolore, car la dette déjà accumulée, à laquelle s’ajoutent les besoins de dépenses nouvelles notamment militaires et sociales, dépasse largement ce qu’il est possible de prélever via l'impôt. La meilleure voie est une voie douloureuse, mais politiquement inacceptable.
Vous ne semblez guère optimiste sur l’avenir de l’Europe. Pourquoi cela ?
Mes préoccupations découlent de plusieurs problèmes profondément enracinés. Tout d’abord, le fardeau de la dette en Europe est important, ce qui limite sa marge de manœuvre financière et freine la croissance économique. Un bon exemple de l’impact d’une dette élevée est la manière dont elle réduit la capacité d’un pays à investir dans des domaines essentiels tels que les infrastructures et l’éducation. De plus, l’économie européenne présente de nombreuses faiblesses structurelles : elle est surendettée, faiblement innovante, fragmentée sur les plans politique, économique et social, militairement faible, et menacée par des puissances extérieures. Pour retrouver un certain dynamisme, l’Europe devrait s’attaquer à ces problèmes de manière globale, or, elle semble évoluer dans la direction opposée.
Selon vous, les avancées technologiques comme l'IA, "aussi puissantes soient-elles, ne suffiront probablement pas à compenser les vents contraires provoqués par les autres forces." Pourquoi donc ?
Eh bien il est peu probable que ces technologies soient assez puissantes, assez vite, pour surmonter les vents contraires que sont l’endettement, la dépréciation monétaire, les conflits internes, le changement climatique, et les bouleversements croissants de l’ordre géopolitique. En réalité, on observe déjà des signes indiquant que les avancées technologiques pourraient se transformer en bulle financière, susceptible d’éclater et d’aggraver la situation, comme cela s’est déjà produit par le passé. Cette vision s’appuie sur des schémas historiques : même lors de grandes révolutions technologiques — comme l’arrivée des chemins de fer, de l’électricité ou d’Internet — leurs effets positifs ont souvent été éclipsés par d’autres forces plus puissantes, comme celles que nous avons analysées. Et n’oublions pas que ces technologies peuvent être utilisées aussi bien pour faire le bien que pour nuire.
Vous n’évoquez que brièvement le déclin démographique déjà à l’œuvre dans le monde. Est-ce parce que vous considérez que ce n’est pas un facteur déterminant dans l’effondrement de certaines puissances ?
Bien qu’il soit vrai que la démographie ne soit ni la seule, ni la force la plus déterminante dans les dynamiques que j’observe, elle reste un facteur important à prendre en compte. Dans de nombreux pays, le vieillissement de la population signifie qu’il y a moins de personnes actives et davantage de personnes dépendantes des filets de sécurité sociale. Cela peut exercer une pression sur les budgets publics, limiter la croissance économique et affecter les marchés d’actifs, car les populations plus âgées ont tendance à adopter des stratégies d’investissement plus conservatrices ou à puiser dans leur épargne retraite.
Cela dit, ce qui importe davantage que la démographie, ce sont les taux de croissance de la productivité qui conduisent à une augmentation des revenus, ainsi que la manière dont ces gains de productivité et de revenus sont répartis. Nous constatons que les technologies remplacent les êtres humains, et cela plaît à de nombreux producteurs, car elles sont plus rentables et ne se plaignent pas. N'oublions pas que la productivité et l'harmonie sociale comptent davantage que le nombre total de personnes. Ainsi, même si la démographie peut effectivement poser problème, évitons les généralisations : examinons plutôt son impact sur la productivité ainsi que sur l’harmonie sociale et politique.
A vous lire, les planètes sont alignées pour faire basculer le monde dans le chaos… Donnez-nous une raison d’espérer.
Le monde, dans son ensemble, dispose aujourd’hui de plus de richesses, d’une meilleure santé, de meilleures conditions de vie et d’un potentiel plus grand qu’à toute autre époque de l’histoire. Cela signifie qu’il faudrait que nous nous infligions nous-mêmes des dommages considérables pour revenir à des conditions que nous considérions, il n’y a pas si longtemps, comme très satisfaisantes. Nous avons les moyens de relever efficacement tous les défis auxquels nous sommes confrontés. À moins de nous autodétruire — ce dont je doute fortement —, il y aura toujours des endroits formidables où vivre, des choses extraordinaires à accomplir avec des personnes remarquables, et des perspectives meilleures que jamais, que nous pourrons contribuer à façonner et à apprécier.
