"Il se passe quelque chose d'étrange…" : pourquoi l’économie américaine défie tous les pronostics
Un parfum de Vol au-dessus d’un nid de coucou plane sur l’économie américaine. Une forte croissance, mais un marché du travail en perte de vitesse. Des salaires réels proches de niveaux historiques dans toutes les catégories de revenus, mais un fort sentiment de déclassement. Des taux d’intérêt élevés, mais une consommation qui reste dynamique. Des droits de douane annoncés comme désastreux et pourtant, peu d’effets visibles jusqu’ici. Pourquoi ces signaux si paradoxaux ? Quelle est la véritable santé financière de la première puissance mondiale ? Quel bilan peut-on tirer après un an de mandat Trump ? Et y a-t-il une réelle stratégie dans le bureau Ovale ? Scott Horsley, chef du service économie de la radio publique NPR et ancien correspondant à la Maison-Blanche, décrypte ce moment kafkaïen de l’économie américaine. Il livre également son regard sur le violent bras de fer entre Donald Trump et la Réserve fédérale, alors que son président, Jerome Powell, visé par une enquête pénale, a accusé la Maison-Blanche de chercher à intimider la Fed pour l’obliger à baisser les taux d’intérêt. Un test de résistance historique pour la banque centrale américaine, estime-t-il.
L'Express : D’un côté, on observe un ralentissement de la croissance de l’emploi et une hausse du chômage, et de l’autre une forte croissance économique de 4,3 % en rythme annuel — contre 3,8 % au trimestre précédent. Ce chiffre, supérieur aux attentes, marque la plus forte progression enregistrée depuis deux ans. Pourquoi ces signaux contradictoires ? Faut-il se fier davantage aux données sur l’emploi ou au PIB pour évaluer la santé de l’économie américaine ?
Scott Horsley : C’est une bonne question. Je pense qu’il faut un peu regarder les deux, mais ils donnent clairement une image contrastée en ce moment. Plus tôt cette année, les chiffres du PIB ont été quelque peu faussés par la guerre commerciale, où on a vu un gros afflux d’importations au premier trimestre, puis un arrêt brutal des importations au deuxième trimestre, les entreprises ayant d’abord fait des stocks pour éviter les tarifs douaniers, puis cessé d’acheter quand les tarifs sont entrés en vigueur. Ce genre de distorsion ne semblait pas vraiment présent au troisième trimestre. Il y a encore peut-être quelques anomalies, mais si l’on regarde l’ensemble de l’année 2025, le PIB sera probablement raisonnablement solide, ce qui semble contredire le ralentissement du marché de l’emploi. Un des économistes qui m’envoie régulièrement des bulletins d’analyse me disait que, lorsqu’il y a divergence entre ces deux indicateurs, ce sont généralement les données sur l’emploi qui sont les plus fiables mais même lui ne parierait pas beaucoup d’argent là-dessus.
Comment faut-il comprendre ces signaux contradictoires ? Que révèlent-ils de l’état de l’économie américaine ?
Ce n’est pas sans précédent, mais c’est étrange. C’est inhabituel. Une partie de l’explication, c’est qu’on observe un investissement très ciblé dans les technologies de l’information, l’intelligence artificielle, les centres de données, etc. Il y a énormément d’argent investi dans ce secteur, mais ça ne ruisselle pas beaucoup vers le reste de l’économie. Il y a bien quelques créations d'emploi dans la construction, mais ces centres de données n’emploient pas beaucoup de monde. On voit ces grandes entreprises technologiques dont les actions explosent en Bourse, et cela donne l’impression aux détenteurs d’actions — généralement les plus aisés — qu’ils sont plus riches, mais ce n’est pas un phénomène largement partagé. Et si on regarde les chiffres de l’emploi, la croissance globale du marché du travail a ralenti, mais en plus, elle est très concentrée. Elle se fait presque exclusivement dans la santé, un peu dans l’hôtellerie-restauration, et dans la construction, qui se maintient assez bien. Mais l’industrie manufacturière est au plus bas, les services aux entreprises n’ajoutent aucun emploi et l'on a vu pas mal de suppressions de postes dans la fonction publique fédérale au cours de l’année. Donc, oui, l’argent circule, mais dans des segments très restreints de l’économie, sans large diffusion. On a un peu ce sentiment d’une marée montante qui ne soulève pas tous les bateaux.
Les tarifs douaniers, dont certains spécialistes annonçaient qu’ils auraient des conséquences dramatiques pour l’économie américaine, semblent avoir, pour l’instant, un effet limité. Selon le président de la Fed, Jerome Powell, l’effet maximal de ces tarifs sur les prix sera visible au premier trimestre 2026. Partagez-vous son analyse ?
L’impact des tarifs douaniers est bien là, mais il faut regarder d’un peu plus près pour le voir. Ce n’est pas aussi flagrant que beaucoup de gens l’auraient imaginé, et il y a plusieurs raisons à cela. L’une d’elles est simplement une question de timing. Une partie de cet impact ne s’est pas encore répercutée sur les prix à la consommation. Une autre partie, si. Par exemple, si l’on regarde certains segments précis des données sur l’inflation, là où l’on dépend fortement des importations — comme les jouets, les meubles, le café, ce genre de choses — on peut voir l’effet des tarifs. Et si l’on considère l’évolution des prix des biens dans les données de l’IPC (indice des prix à la consommation), ils ont augmenté plus rapidement que durant la majeure partie de la dernière décennie. On peut même distinguer que le prix des biens importés a plus augmenté que celui des biens produits localement. Donc, ce n’est pas comme si les tarifs n’avaient aucun effet mais il est moins important que ce que beaucoup avaient anticipé en avril, lorsque le président a annoncé ces droits de douane à l’échelle mondiale.
L'une des pistes d'explication est avancée par une analyse du NBER (Bureau national de la recherche économique) qui a estimé que le taux effectif réel des tarifs douaniers se situe actuellement autour de 14 %. C’est un peu en dessous de certains taux annoncés par l’administration Trump — 25 %, 20 %, voire 30 %. Mais à la base, avant l’arrivée de Trump, le taux moyen était autour de 2 %, ce qui reste six à sept fois plus élevé qu’avant, mais ce n’est pas non plus 50 %. Et encore une fois, cela ne concerne que les biens importés. Ce n’est donc pas une part énorme de l’économie dans son ensemble. La Fed table sur une nouvelle hausse des prix, mais elle parie aussi sur le fait que, une fois que ces hausses auront été absorbées, elles ne continueront pas à grimper, à moins que Trump n’impose de nouveaux droits de douane. Donc, une fois que ces augmentations seront intégrées, il n’y aura plus de pression persistante sur l’inflation.
Si ces droits de douane ont des effets plus limités que prévu, n'est-ce pas aussi parce que Donald Trump a introduit de nombreuses exemptions ? Face à une opinion publique préoccupée par le coût de la vie, pourrait-il encore faire marche arrière à l’approche des élections de mi-mandat ?
Il y a eu en effet des exemptions. Le Canada et le Mexique, deux de nos plus grands partenaires commerciaux, bénéficient encore de dérogations assez importantes, parce que les produits conformes à l’accord USMCA (nouvel ALENA) entrent pour la plupart sans droits de douane. Le président est déjà revenu sur certaines décisions, comme lorsqu’il a exempté le café et les bananes. Cela n’a aucun sens d’imposer des droits de douane sur le café alors qu’on ne va pas cultiver de café aux États-Unis ! Il y a quelques jours, il a reporté les tarifs sur des produits comme les meubles rembourrés. Donc oui, l'administration Trump est sous pression. Elle garde un oeil sur les sondages et constate que les gens en ont ras le bol du coût de la vie. Je ne serais pas du tout surpris qu’il y ait d’autres exemptions à venir...
Y a-t-il malgré tout des effets positifs à ces tarifs douaniers ?
Il y a certainement quelques bénéficiaires. J’ai récemment échangé avec un fabricant de moules pour injection plastique basé dans le Michigan, qui m’a expliqué qu’il recevait davantage d’appels de producteurs américains souhaitant acheter ses moules, ceux en provenance de Chine étant devenus plus chers. Donc je ne dirais pas que personne n’en profite, et je ne pense pas que ce soit un fardeau aussi lourd que beaucoup le craignaient, mais ces tarifs douaniers ont tout de même eu un effet net négatif sur l’économie américaine. Le principal bénéficiaire était censé être l’industrie manufacturière nationale. Or, si on regarde l’indice mensuel de l’ISM pour les usines, il a été au plus bas pendant toute l’année 2025, et celui de décembre a été le pire mois de l’année. On lit régulièrement des témoignages de directeurs d’usine qui disent que ces tarifs sont en train de les tuer. Ils augmentent nos coûts, mais pas suffisamment pour justifier une relocalisation de la production aux États-Unis. Et, à la fin, ces tarifs freinent notre activité. Il y a évidemment des secteurs domestiques qui en tirent parti — les producteurs d’acier américains peuvent facturer plus cher à cause des tarifs sur l’acier, les producteurs d’aluminium aussi. Mais il y bien plus de personnes qui achètent de l’acier et de l’aluminium que de personnes qui en fabriquent...
Ces tarifs douaniers ne rapportent-ils pas de l'argent dans les caisses de l'Etat ?
C’est vrai. Mais pas des milliers de milliards de dollars, comme l'affirme le président. On parle d’environ 30 milliards de dollars par mois, ce qui est une somme importante (NDLR : ces droits de douane ont rapporté 187 milliards de dollars en 2025). Et ce n’est pas de "l’argent magique" : ce sont principalement les Américains qui paient. Ce n’est donc pas comme si cet argent venait du ciel puisqu'on se le facture à nous-mêmes. Donald Trump a dit vouloir remplacer l’impôt sur le revenu par des droits de douane mais ce n’est absolument pas réaliste : les recettes tirées de ces tarifs douaniers ne suffiraient pas du tout à remplacer l’impôt sur le revenu !
La Cour suprême doit statuer à tout moment sur la légalité d’une partie de ces droits de douane. Ne serait-ce pas un coup dur pour l’administration Trump si elle décidait de les invalider ?
Cela ferait disparaître environ la moitié des recettes tarifaires actuellement perçues par le gouvernement ou l’équivalent de la moitié des dépenses que les Américains supportent aujourd’hui à ce titre. Mais à mon sens, une telle décision serait une correction nécessaire et salutaire de la part d’un système judiciaire et d’un Congrès qui, selon moi, ont accordé beaucoup trop de liberté à cette administration. Il me paraît en effet excessif que le président puisse déclarer un état d’urgence à sa guise et imposer des droits de douane de n’importe quel montant sur n’importe quel produit. Cela dit, l’administration a déjà déclaré que si les droits de douane relevant de l’IEEPA (International Emergency Economic Powers Act) étaient annulés, elle reviendrait avec d’autres mesures tarifaires, cette fois en s’appuyant sur des bases juridiques plus solides. Donc, ce ne serait pas forcément la fin de l’histoire et il y aurait probablement une nouvelle version. Mais oui, ce serait un véritable séisme politique qui, paradoxalement, ramènerait les choses à leur état antérieur. Cela ne ferait pas s’effondrer les fondations de l’économie américaine.
L'inflation américaine a ralenti à 2,7 % en novembre, pour la première fois depuis l’annonce des droits de douane, mais elle reste élevée et supérieure à l’objectif de 2 % fixé par la Fed. Est-ce un handicap pour Donald Trump ?
Le rapport de novembre est un peu biaisé, car l’absence de données pour octobre (en raison du Shutdown, NDLR) a conduit à supposer zéro inflation sur le logement pour ce mois-là. Donc le chiffre de novembre est nettement plus bas que prévu. Mais en réalité, l’inflation en tant que telle n’est pas vraiment le principal problème pour le président. C’est plutôt le niveau élevé du coût de la vie. Et en général, les prix ne redescendent pas une fois qu’ils ont augmenté. Même si l’inflation tombait à 2 %, les Américains resteraient mécontents de payer beaucoup plus cher qu’il y a cinq ans, à moins que les salaires augmentent nettement et qu’ils commencent à combler l’écart. Car actuellement, les gens ont le sentiment de travailler dur tout en faisant du surplace.
Pourtant, The Economist a récemment publié une analyse qui qualifie de mirage — hormis des inquiétudes légitimes sur les taux d’intérêt — le problème de l’accessibilité aux États-Unis. "L’idée que les Américains peuvent moins se permettre de vivre qu’avant est essentiellement fausse", écrit l’hebdomadaire britannique, soulignant même que les salaires réels sont proches de niveaux records pour toutes les catégories de revenus, en particulier pour les plus modestes.
La plupart des données que nous recevons sont agrégées, elles ne permettent donc pas forcément de distinguer ce qui se passe selon le niveau de revenu des gens. Mais oui, en moyenne, les salaires ont augmenté à peu près autant — voire plus — que l’inflation sur les deux dernières années. Il y a eu une période, en 2022 et début 2023, où l’inflation était vraiment très élevée, et les travailleurs perdaient du pouvoir d’achat chaque mois, mais ce n’est plus le cas. Si on remonte à la période pré-Covid — disons début 2020 ou fin 2019 —, le revenu moyen a à peu près suivi l’inflation, même avec cette période de forte hausse des prix. Donc, l’idée selon laquelle les gens auraient perdu du terrain pendant cette période n’est pas vraiment confirmée par les données. Mais subjectivement, beaucoup en ont l’impression, car ils partent du principe qu’on devrait progresser chaque année. D’un point de vue général, les données suggèrent que les gens n’ont pas beaucoup perdu, mais qu’ils n’ont pas non plus vraiment gagné, et pour beaucoup, cela revient au même que de reculer.
Il y a toutefois des secteurs spécifiques où les prix ont vraiment explosé. Le plus important, c’est le logement. Si vous êtes déjà propriétaire, avec un prêt à taux fixe contracté il y a quelques années, vous êtes protégé. Mais si vous cherchez à acheter votre premier logement, les prix ont grimpé et les taux d’intérêt ont doublé depuis quelques années. L'accès au logement est devenu très difficile pour les primo-accédants. Et il y a d’autres postes de dépense qui ont flambé, comme l’assurance habitation ou l’électricité. Donc, il y a des points de douleur spécifiques où les Américains ont clairement perdu du pouvoir d’achat. Dans le même temps, si l’on regarde l’ensemble du panier de consommation, selon l’indice des prix, les ménages sont globalement restés à peu près stables.
Les consommateurs américains ont dépensé à un rythme étonnamment élevé cette année. Est-ce à dire qu’ils ont confiance en l’avenir ?
Eh bien, pas forcément. Les données montrent effectivement que les personnes aisées continuent de dépenser, notamment pour des vacances haut de gamme. Mais beaucoup d'autres se contentent de dépenser pour les besoins de base : la nourriture, le loyer, l’assurance, etc. Cependant, ils dépensent quand même. Et même si le chômage a légèrement augmenté, il reste assez bas comparé aux standards historiques. Tant que les gens resteront en emploi, ils continueront probablement à dépenser pour ces nécessités. Mais bien sûr, le risque, c’est que si le marché de l’emploi se dégrade réellement, alors la situation pourrait devenir bien plus préoccupante.
Donald Trump doit nommer un nouveau président de la Réserve fédérale pour remplacer Jerome Powell (dont le mandat arrive à échéance en mai, et qui, depuis la réalisation de cet entretien, a été informé par le département de la Justice qu’il faisait l’objet d’une enquête pouvant déboucher sur une inculpation pénale, NDLR). Donald Trump lui reproche notamment de ne pas avoir abaissé les taux directeurs assez rapidement. Cette nomination pourrait-elle marquer un tournant pour l’économie américaine ?
Trump a été très clair : il veut des taux d’intérêt nettement plus bas. Et surtout, il souhaite pouvoir dicter directement la politique de la Réserve fédérale. Or, cette institution a justement été pensée pour être à l’abri des pressions politiques. La plupart des banques centrales dans le monde, y compris en Europe, ont compris que l’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique à court terme. Depuis Nixon (qui fait figure d’exception), les présidents américains ont respecté cette indépendance. Trump, lui, a déclaré qu’il ne comptait pas faire de même. Peu importe donc la personne qu’il nommera : elle sera, par définition, sous son influence. Le Sénat posera sans doute la question rituelle de l’indépendance, et le ou la candidate répondra qu’il ou elle agira en toute autonomie… Mais comment cette promesse pourrait-elle être crédible, quand on sait que Trump choisira précisément quelqu’un de fidèle à ses orientations ?
Il faut aussi rappeler que les décisions sur les taux sont prises collectivement, par un comité de 12 membres. Le président de la Fed ne décide pas seul. Ce que j’observerai attentivement, c’est si Jerome Powell décide de rester membre du conseil. Il pourrait encore y siéger pendant deux ans. Ce serait inhabituel — ce n’est pas ce que font les anciens présidents de la Fed — mais ce serait une façon pour lui de continuer à défendre l’institution. Trump s’en est pris à beaucoup d’institutions américaines, que ce soit les tribunaux ou même certaines branches de l’exécutif. Il sera intéressant de voir comment la Réserve fédérale résiste à cette nouvelle tempête.
