Wikipedia sous influence
Une étude, récemment publiée par Neutral Pov, revient sur la mise au ban d’un contributeur de Wikipedia, connu sous le pseudonyme Iskandar323, qui aurait fait partie d’un groupe d’éditeurs appelé le “Gang of 40”, accusé de manipuler de manière coordonnée des narratifs sensibles, en particulier autour du conflit Israël-Palestine. L’organe suprême de décision de Wikipedia, l’ArbCom a finalement voté à l’unanimité pour bannir définitivement cet utilisateur du site, en lui interdisant aussi à vie de contribuer à tout contenu lié à Israël, aux Juifs, à la Palestine ou à des sujets connexes. Mais concernant Israël, l’écologie ou d’autres sujets sensibles, les règles, les procédures et les statuts des contributeurs de Wikipedia, initialement conçus pour protéger l’encyclopédie, continuent parfois, sans intention malveillante, de figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires…
Wikipédia est née d’une croyance fondatrice largement partagée aux débuts d’Internet et du cyberespace, celle de l’intelligence collective, de la contribution désintéressée au bien commun et de la possibilité de rassembler le savoir humain sur une plateforme unique, ouverte et universelle. Dans cet imaginaire originel, la somme des contributions individuelles devait produire un équilibre supérieur, corriger les biais et neutraliser les intérêts particuliers. L’encyclopédie collaborative apparaissait alors comme l’une des incarnations les plus abouties de cette utopie numérique. Cette promesse a toutefois été interrogée de longue date, notamment par Causeur, où le journaliste Erwan Seznec a consacré des enquêtes aux dérives structurelles de Wikipédia, soulignant la professionnalisation militante de certains contributeurs et la captation de pages sensibles par des noyaux d’éditeurs hyperactifs. Ces problèmes sont d’autant plus graves quand il s’agit de sujets politiquement et idéologiquement inflammables. C’est précisément ce que met en lumière une enquête publiée par @npovmedia, média indépendant spécialisé dans l’analyse des dynamiques éditoriales sur les plateformes collaboratives, à partir de données librement accessibles.
Deux poids, deux mesures
L’enquête porte notamment sur le bannissement d’un contributeur du Wikipédia anglophone, connu sous le pseudonyme Iskandar323, décision prise par les instances communautaires à l’issue de procédures internes. L’approche revendiquée par @npovmedia ne consiste pas à inférer des intentions personnelles, mais à examiner des schémas de contribution observables dans les historiques publics de modifications.
Selon les éléments compilés, Iskandar323 a réalisé plus de 12 000 modifications entre 2022 et 2024, majoritairement concentrées sur un nombre limité de thématiques : conflit israélo-palestinien, histoire juive, Hamas, Iran. Ce volume, très élevé, s’est traduit par des interventions répétées sur des articles structurants, en particulier leurs introductions, sections qui orientent la lecture de l’ensemble du contenu.
L’enquête relève ainsi, sur la base des archives publiques, des modifications apportées à l’article « Jews », incluant la suppression de la référence à la Terre d’Israël dans la description des origines historiques du peuple juif. Elle documente également la suppression ou la réduction de références à la charte fondatrice du Hamas de 1988, ainsi que des réécritures substantielles d’articles relatifs aux abus imputés au régime iranien,via des suppressions, reformulations ou changements de qualification.
Mais l’enquête de @npovmedia ne s’arrête pas à ce cas individuel. Elle s’attarde également sur un travail comparatif portant sur le traitement éditorial de certaines grandes figures politiques contemporaines. À ce titre, elle met en parallèle les entrées Donald Trump et Ali Khamenei, en analysant leurs introductions, la hiérarchisation des informations et la nature des qualificatifs employés.
Selon cette analyse, l’entrée consacrée à Donald Trump accorde une place très importante, dès les premières lignes, aux controverses, procédures judiciaires et accusations, présentées comme des éléments centraux de son identité politique. À l’inverse, l’entrée dédiée à l’ayatollah Ali Khamenei privilégie une présentation institutionnelle et idéologique, reléguant à des sections secondaires et parfois plus techniques les accusations de violations massives des droits humains ou le rôle du régime iranien dans la répression intérieure.
@npovmedia précise que ces différences ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de biais intentionnel, mais qu’elles révèlent des choix éditoriaux qui ont un effet direct sur la perception du lecteur non spécialiste. Là encore, l’enquête se fonde exclusivement sur des comparaisons textuelles et structurelles, telles qu’elles apparaissent dans les versions publiques des articles.
L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. La collaboration étant un mécanisme normal de Wikipédia, @npovmedia se limite à constater la récurrence de ces interactions, sans conclure à une coordination intentionnelle.
Hiérarchie du petit monde des contributeurs
Le bannissement décidé par la communauté wikipédienne — mesure rare et encadrée — s’inscrit dans un contexte plus large de forte conflictualité éditoriale autour des sujets géopolitiques contemporains. Il illustre les limites structurelles d’un modèle ouvert, confronté à des formes d’engagement idéologique intensif.
L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. Si la collaboration constitue un mécanisme normal du fonctionnement de Wikipédia, elle s’inscrit en pratique dans des rapports de force internes bien identifiés. Contrairement à l’image d’une agora parfaitement horizontale, l’encyclopédie repose sur une hiérarchie informelle mais puissante, structurée par l’ancienneté, le volume de contributions, la maîtrise des règles internes et l’accès progressif à des statuts spécifiques. Pour mieux comprendre ce mode de fonctionnement il faut connaître l’histoire de la plateforme.
Créée le 15 janvier 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia repose juridiquement sur la Wikimedia Foundation, une organisation caritative américaine à but non lucratif, domiciliée à San Francisco. Longtemps perçue comme une simple structure de soutien à un projet essentiellement bénévole, la fondation est devenue au fil des ans une institution à part entière, dotée de moyens financiers, techniques et humains considérables. Pour l’exercice fiscal 2024-2025, son budget annuel avoisine les 200 millions de dollars, financé quasi exclusivement par des dons individuels collectés à l’échelle mondiale, principalement via les campagnes d’appels aux dons très visibles sur les pages de Wikipédia.
Ces ressources permettent de couvrir des dépenses opérationnelles de l’ordre de 180 à 190 millions de dollars par an, consacrées à l’infrastructure technique, à la cybersécurité, au développement logiciel, aux relations institutionnelles, ainsi qu’aux salaires de plusieurs centaines d’employés répartis dans le monde. La fondation dispose par ailleurs de réserves financières importantes, avec des actifs nets approchant les 300 millions de dollars, reflet d’une politique de gestion prudente et d’une volonté affichée de pérenniser l’écosystème wikipédien sur le long terme.
La gouvernance de Wikipédia repose ainsi sur une architecture hybride. D’un côté, une fondation centralisée, juridiquement responsable, dotée de moyens financiers significatifs et dirigée par un conseil d’administration et une équipe exécutive. De l’autre, une communauté mondiale de contributeurs bénévoles, à qui revient officiellement l’entière responsabilité du contenu éditorial. La Wikimedia Foundation affirme de manière constante ne pas intervenir dans les choix rédactionnels, ceux-ci étant régis par des règles internes, des recommandations et des procédures communautaires.
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Cette séparation formelle entre infrastructure et contenu, longtemps présentée comme un gage d’indépendance et de neutralité, soulève toutefois une question de fond. À mesure que Wikipédia s’est imposée comme une infrastructure centrale du savoir mondial, utilisée par les moteurs de recherche, les médias, les institutions publiques et désormais les systèmes d’intelligence artificielle, l’absence de responsabilité clairement identifiable sur le fond éditorial devient plus problématique. La fondation se retranche derrière l’autonomie communautaire, tandis que les décisions les plus sensibles sont prises par des groupes restreints d’éditeurs expérimentés, sans mécanisme de représentation démocratique externe ni véritable contre-pouvoir.
Ce cadre institutionnel éclaire les tensions actuelles autour de Wikipédia, un projet né d’une utopie horizontale, mais devenu une organisation puissante, structurée et financièrement solide, dont l’influence dépasse désormais largement celle d’une simple encyclopédie en ligne.
Sur Wikipédia, l’éditeur n’est pas seulement un contributeur occasionnel. Il peut y faire une véritable « carrière ». Les contributeurs les plus actifs accumulent un capital symbolique et procédural car ils connaissent les règles de neutralité, de sourçage, d’arbitrage, savent invoquer les recommandations pertinentes et manier les procédures de suppression, de protection ou de médiation. Certains accèdent au statut d’administrateur, leur donnant la capacité de bloquer des comptes, de protéger des pages ou de trancher des conflits d’édition. D’autres deviennent arbitres, ou acquièrent une autorité de fait dans des domaines thématiques précis.
Dans ce contexte, les batailles d’édition constituent un phénomène bien documenté. Elles opposent non pas des opinions abstraites, mais des groupes d’éditeurs inégalement dotés en expérience et en ressources procédurales. Sur des sujets hautement politisés (Israël et la Palestine, l’Iran, la Russie, les États-Unis, le terrorisme islamiste, le climat) ces conflits prennent souvent la forme de modifications répétées, de déplacements de paragraphes, de reformulations apparemment mineures mais structurantes, notamment dans les introductions, les résumés ou le choix des sources mises en avant.
De nombreux cas antérieurs ont montré comment certaines pages deviennent, sur la durée, des territoires éditoriaux stabilisés, où les nouveaux contributeurs sont rapidement découragés, leurs ajouts annulés ou renvoyés à des discussions procédurales longues et asymétriques. Sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention concertée, la simple permanence d’un noyau d’éditeurs expérimentés suffit à orienter durablement la ligne d’un article.
L’enjeu des articles à fort impact interprétatif
C’est dans ce cadre que @npovmedia situe ses observations. L’enquête se borne à constater la récurrence des interactions entre certains contributeurs sur des centaines d’articles sensibles, ainsi que la concentration des efforts éditoriaux sur des zones à fort impact interprétatif. Elle n’en déduit pas l’existence d’une coordination formelle, mais souligne que ces dynamiques, cumulées dans le temps, participent à façonner un équilibre éditorial qui n’est ni spontané ni purement aléatoire.
Autrement dit, la neutralité de Wikipédia ne se joue pas seulement dans les textes publiés, mais dans la sociologie de ses éditeurs, leurs trajectoires, leurs alliances ponctuelles et leur maîtrise inégale des règles du jeu encyclopédique.
Le champ climatique offre à cet égard un exemple particulièrement éclairant de ces batailles d’édition. Dès les années 2000, les articles relatifs au réchauffement climatique, au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou aux politiques de transition énergétique ont été parmi les plus conflictuels de Wikipédia. Ils ont donné lieu à des guerres d’édition prolongées, opposant contributeurs sceptiques, militants écologistes et éditeurs se réclamant strictement de la littérature scientifique dominante.
Dans ce domaine, Wikipédia a progressivement stabilisé une ligne éditoriale très normée, fondée sur le principe dit du « poids dû » accordé au consensus scientifique. Si ce principe est cohérent avec les règles encyclopédiques, son application concrète a reposé, dans les faits, sur un noyau restreint de contributeurs très expérimentés, maîtrisant parfaitement les procédures internes et les mécanismes d’arbitrage. Les contributeurs contestant certaines formulations, même en s’appuyant sur des sources académiques minoritaires ou sur des débats méthodologiques réels, ont souvent vu leurs ajouts annulés, leurs sources disqualifiées ou leurs interventions requalifiées en militantisme.
Plusieurs enquêtes journalistiques, dont celles d’Erwan Seznec, ont montré comment certaines pages liées au climat sont devenues des espaces fortement verrouillés, protégés administrativement, où l’entrée de nouveaux contributeurs est étroitement encadrée. Là encore, sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention idéologique unifiée, la permanence d’éditeurs hyperactifs, dotés d’un fort capital procédural, a contribué à figer durablement la structure et la hiérarchisation des articles.
Le cas du climat illustre ainsi un phénomène plus général : sur les sujets à forte charge idéologique ou politique, Wikipédia tend moins à refléter un débat ouvert qu’à institutionnaliser un équilibre éditorial, produit de rapports de force internes, de règles procédurales et de trajectoires individuelles d’éditeurs. Un équilibre qui, une fois stabilisé, devient d’autant plus difficile à contester qu’il se présente comme le simple reflet du « consensus ».
La Wikimedia Foundation, citée par@npovmedia, n’a pas souhaité commenter ces cas précis, rappelant que les décisions de restriction ou de bannissement relèvent exclusivement de procédures communautaires internes. Cette position, constante, s’inscrit dans la doctrine officielle de séparation entre infrastructure et contenu. Elle a le mérite de la cohérence, mais elle laisse entière une interrogation plus large, que l’enquête se garde bien de trancher.
Car au-delà des situations individuelles, c’est une question de fond qui affleure : un champ social peut-il durablement échapper aux rapports de force qui structurent toute activité humaine collective ? Wikipédia a été conçue comme un espace de coopération horizontale, fondé sur la bonne foi, la discussion rationnelle et la régulation par les pairs. Mais à mesure que la plateforme a gagné en centralité, en visibilité et en influence, elle s’est inévitablement transformée en un espace de pouvoir, où s’accumulent capital symbolique, maîtrise procédurale et autorité informelle. Dans un tel contexte, la neutralité ne disparaît pas brutalement, elle devient le produit d’équilibres internes, de compromis stabilisés, parfois de fatigues ou de renoncements, plutôt que le simple reflet d’un débat ouvert et constamment renouvelé. Autrement dit, d’un dynamique qu’on peut qualifier de « politique ». Les règles, les procédures et les statuts, conçus pour protéger l’encyclopédie, peuvent aussi, sans intention malveillante, figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires.
L’enquête de @npovmedia ne prétend ni révéler un complot, ni disqualifier le projet encyclopédique dans son ensemble. Elle rappelle une évidence souvent oubliée que là où le savoir devient une infrastructure, il devient aussi un enjeu. Et là où se joue un enjeu, s’installent nécessairement des rapports de force. La question n’est donc peut-être pas de savoir si Wikipédia peut rester neutre au sens absolu, mais si elle est en mesure de rendre visibles, intelligibles et discutables les mécanismes par lesquels cette neutralité est produite.
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