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L’anarchisme dans tous ses états

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Pierre-André Taguieff a fréquenté dans ses années estudiantines les milieux libertaires, comme il l’a évoqué dans Archives et documents situationnistes1. Quelques décennies plus tard, l’étudiant devenu politiste et philosophe a été interpellé par son petit-fils au sujet de la philosophie libertaire. C'est ce questionnement qui a donné lieu à la publication de L'anarchisme ou le fanatisme de la liberté, dans lequel il retrace l’histoire de la pensée libertaire. L’ouvrage, foisonnant, contribue à mettre en perspective plusieurs éléments souvent oubliés de l’histoire de l’anarchisme.

Taguieff aime jouer avec les paradoxes, les oxymores et les contraires, comme l’indique le sous-titre : le fanatisme de la liberté, qui illustre la complexité et les multiples facettes de l’anarchisme. Aux courants classiques — individualisme, syndicalisme et communisme anarchistes —, il ajoute des réflexions sur les hybridations de l’anarchisme avec d’autres doctrines : l’anarcho-bolchevisme, incarné par certains libertaires espagnols ; l’anarcho-conservatisme, dont George Orwell constitue une figure emblématique ; voire l’anarcho-fascisme, que l’on peut déceler dans certaines pulsions nietzschéennes chez des proches de Mussolini. Dans un ouvrage dense, où l’auteur s’autorise de nombreuses parenthèses, Taguieff reprend les principaux éléments permettant d’écrire l’histoire du mouvement libertaire. Trois thèmes structurent l’ensemble. Il commence par présenter les fondateurs (Godwin, Proudhon, Bakounine, Kropotkine), puis définit les grands axes de la pensée anarchiste (anticapitalisme, antiétatisme…). Enfin, il s’attarde sur les pratiques à travers les âges et leur confrontation à l’histoire.

Fonder l’anarchisme

Le terme d’« anarchisme » possède à l’origine une connotation négative, associée au désordre et au chaos. Comme l’a montré Marc Deleplace2, il fait l’objet d’une réappropriation positive, principalement sous l’impulsion de Pierre-Joseph Proudhon. S’il n’est pas le premier à défendre l’antiétatisme — des figures de la Révolution française, telles Jean-François Varlet, l’avaient déjà formulé —, il est le premier à se revendiquer explicitement de l’anarchisme et à en poser les fondements théoriques, qui servent d’arc-boutant à la pensée libertaire. Le philosophe bisontin condamne successivement la propriété dans son mémoire devenu célèbre Qu’est-ce que la propriété ?, exprime sa méfiance à l’égard de l’Église dans De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, et critique le système de représentation parlementaire dans son ouvrage posthume Des Capacités politiques des classes ouvrières. Taguieff rappelle qu’une autre définition de l’anarchisme émerge parallèlement outre-Manche : William Godwin, romancier et philosophe britannique, théorise l’absence de gouvernement, même s’il ne s’est jamais explicitement revendiqué anarchiste. Il souligne également le rôle déterminant du philosophe allemand Max Stirner, qui fonde l’individualisme anarchiste dans L’Unique et sa propriété.

Il poursuit en montrant que l’anarchisme prend véritablement forme avec la naissance de la Première Internationale et, surtout, avec les réflexions programmatiques de Mikhaïl Bakounine, à la fois théoricien et homme d’action. Acteur de nombreuses révoltes dans l’Europe du deuxième tiers du XIXe siècle, Bakounine définit le refus de l’État, des Églises et des institutions. L’anarchisme est ensuite synthétisé par Piotr Kropotkine, théoricien et vulgarisateur majeur de la pensée libertaire. C’est à partir de ses écrits que l’anarchisme se structure comme un courant de pensée à part entière. L’un de ses paradoxes réside toutefois dans sa fragmentation en une multitude de sous-groupes aux interprétations divergentes, unis par un même refus du politique, quoique pratiquant, de fait, la politique.

L’auteur propose également une galerie de portraits, parfois aux marges de l’anarchisme — Ernest Cœurderoy, Charles Péguy, Jean-Marie Guyau, puis Simone Weil et Albert Camus —, qui ont contribué à enrichir certains aspects de la pensée libertaire. Malgré leur diversité, les anarchistes partagent un socle commun qui constitue le cœur de leur corpus théorique.

Définir l’anarchisme

L’anarchisme se définit d’abord par un antiétatisme radical. Les libertaires entretiennent une véritable phobie de l’État. S’il s’agit d’un refus de toute contrainte, Pierre-André Taguieff rappelle que cette posture s’accompagne d’une tentative de définition d’une morale sans obligation ni sanction. Ce rejet de l’État explique en partie la diversité des anarchismes : certains prônent la mise en commun des richesses ; d’autres se réfugient dans des formes d’« aristocratisme libertaire » marquées par le rejet de la masse ; d’autres encore expérimentent des modes de vie alternatifs ou cherchent à construire, à petite échelle, des contre-sociétés.

Ce substrat théorique se conjugue avec une forte dimension fédéraliste et avec l’apologie de la commune comme unité fondamentale, ce que le philosophe libertaire Murray Bookchin a conceptualisé sous le nom de « municipalisme libertaire » ou de « communalisme ». Le rejet des décisions venues d’en haut et de toute forme d’autorité constitue un autre pilier de la pensée libertaire.

L’anticapitalisme représente un autre aspect central de la définition de l’anarchisme. Au-delà du rejet du profit et des injustices sociales, cet anticapitalisme s’est initialement accompagné de formulations reprenant les lieux communs de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme. Taguieff montre, citations à l’appui, la virulence des textes antisémites de Proudhon et de Bakounine, lesquels ont indirectement influencé Édouard Drumont, figure majeure de l’antisémitisme en France. On peut toutefois regretter que l’auteur n’ait pas prolongé sa réflexion sur l’antisémitisme dans les milieux libertaires, qui n’était pas partagé par tous les anarchistes. S’il consacre des pages stimulantes à la définition de la judéophobie à partir des textes de Léo Pinsker, l’un des premiers sionistes, ces développements paraissent quelque peu déconnectés du sujet, faute d’application directe à l’anarchisme. On peut également déplorer qu’il analyse peu le basculement massif des anarchistes dans le camp dreyfusard, sous l’influence décisive du journaliste et écrivain libertaire Bernard Lazare. Taguieff souligne néanmoins que les écrits antisémites de Proudhon et de Bakounine n’ont jamais été repris et constituent une tache durable dans l’histoire de l’anarchisme.

Au-delà de l’anticapitalisme, l’auteur dresse une liste des refus libertaires qui prend des allures d’inventaire à la Prévert : antimilitarisme, anticléricalisme, critique des partis politiques. Ces refus constituent, selon lui, un aiguillon indispensable à la défense des libertés et à l’élaboration d’une pensée critique affranchie des doxas.

Pratiquer et interpréter l’anarchisme

Il est difficile de résumer l’ensemble des pratiques libertaires tant elles sont multiples et contrastées. Pierre-André Taguieff en examine plusieurs, sans en occulter les dimensions controversées.

Il revient notamment sur les attentats commis en France entre 1891 et 1894, période durant laquelle des anarchistes posent une bombe au Palais-Bourbon, assassinent un président de la République (Sadi Carnot) et font exploser un commissariat. Cette phase dite de la « propagande par le fait », où l’action spectaculaire est censée éveiller les consciences, constitue l’un des moments les plus troubles de l’histoire anarchiste. L’auteur l’explique par une soif de justice immanente et une passion révolutionnaire exacerbée. Il analyse également la fascination exercée par ces figures sur des écrivains symbolistes — Paul Adam, Francis Vielé-Griffin — qui rendent hommage à Ravachol, ou sur des naturalistes comme Anatole France, qui exalte leurs actions. Cette fascination pour la terreur annonce le roman Les Dieux ont soif d'Anatole France, véritable apologie de la pureté révolutionnaire.

Un second exemple concerne les contre-cultures libertaires. S’appuyant sur les travaux de Gaetano Manfredonia3, Taguieff rappelle que, entre les années 1880 et 1910, la chanson et les rencontres dans les cabarets constituent un élément central de la sociabilité libertaire. Ces pratiques traversent les générations et ressurgissent plusieurs décennies plus tard, lorsque Georges Brassens ou Léo Ferré participent aux soirées annuelles de soutien aux organisations libertaires.

Il analyse également les modes de vie alternatifs. Les communautés, telles que la colonie l’Essai d’Aiglemont dans les Ardennes, représentent au début du XXe siècle une tentative d’anticipation de la société future. Ces expériences réapparaissent dans la France du début des années 1970.

Abordant les marges de l’anarchisme, Taguieff s’appuie sur l’ouvrage de Pascal Ory4 pour souligner que, sans être de « véritables » anarchistes, certaines figures, notamment issues du monde littéraire comme Céline, ont affiché un penchant libertaire. Ces « anarchistes de droite » revendiquent avant tout un anticonformisme qui a pu les faire passer pour anarchistes.

L’auteur examine enfin le comportement des anarchistes au regard de l’histoire, en mettant en lumière leur attachement aux libertés fondamentales. Il dresse ainsi les portraits d’Alexandre Berkman et d’Emma Goldman, anarchistes d’origine russe installés aux États-Unis, revenus brièvement en Russie pour constater l’échec du pouvoir bolchevique et devenir des observateurs lucides de la dictature, comme en témoignent leurs ouvrages5. Il propose également une analyse fine de la biographie et de l’œuvre de Camillo Berneri, anarchiste italien opposé à Mussolini, assassiné en Espagne le 6 mai 1937 par le Service d’investigation militaire communiste. Taguieff le considère comme un témoin majeur et un critique aigu des vicissitudes du siècle. Berneri avait analysé le fascisme comme un processus de décivilisation6 et consacré un essai à l’antisémitisme7.

À travers ces exemples, Taguieff met en évidence la diversité des libertaires, difficilement réductibles à une formation politique unifiée.

L’auteur invite enfin ses lecteurs à poursuivre la réflexion. Si la bibliographie est conséquente, plusieurs travaux de référence récents font défaut, ce qui explique que certains aspects soient négligés ou à peine esquissés, notamment la contribution des libertaires à l’histoire du syndicalisme. L’ouvrage n’en demeure pas moins une synthèse utile d’un courant qui ressemble souvent à une auberge espagnole, où se côtoient des individus aux approches contradictoires, faisant de l’anarchisme à la fois sa force, sa faiblesse et son mystère.


Notes :
1 - n°1, 2001
2 - L’anarchie de Mably à Proudhon. Histoire d’une appropriation polémique, éditions de l’ENS, 2001
3 - La Chanson anarchiste, L’Harmattan, 2000
4 - L’Anarchisme de droite, Grasset, 1985
5 - Le Mythe bolchevique, La Digitale, 1987 ; L’Agonie de la Révolution, Nuits rouges, 2017
6 - repris dans Contre le fascisme, Agone, 2020
7 - Le Juif antisémite, Vita, 1935





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