Micro-immunothérapie : enquête sur un business pseudoscientifique de plusieurs millions d'euros
Le docteur Anh Dominh nous attendait, du moins c’est ce qu’elle dit, en nous voyant arriver au comptoir. Le "cabinet" où nous entraîne cette pharmacienne du XVe arrondissement, en une après-midi maussade de septembre, ne donne pourtant pas cette impression. Un tas de vêtements recouvre les sièges, et le petit bureau où elle s’installe croule sous les dossiers médicaux mal ficelés. La praticienne fait un bref ménage. Puis, enfin, la thérapie commence.
Dans la remise défraîchie, coincée entre un placard électrique et quelques livres du siècle dernier, cette pharmacienne chevronnée propose des consultations d’un genre un peu particulier. Des rendez-vous à 80 euros, entièrement fondées sur la "micro-immunothérapie". Une pratique qui selon elle permettrait d’aider le corps à lutter contre les maladies, en modulant les réactions immunitaires.
Après une longue salve de questions - "Vous mangez le matin ? Vous avez des mycoses ? Des problèmes de chevilles ?"- le verdict tombe. La paroi de notre intestin serait trop perméable. Un "désordre" lié à nos articulations et aux bactéries dans nos entrailles, explique le Dr Anh Dominh. La praticienne nous remet un traitement homéopathique, élaboré à partir de cytokines, des molécules issues du système immunitaire - la base de toute bonne "micro-immunothérapie", dit-elle.
Potentiellement frauduleux
Accompagnés par le collectif de lutte contre les dérives thérapeutiques NoFakeMed, au travers de son président, le docteur Pierre de Bremond d’Ars, médecin généraliste et président du collectifnous faisons vérifier la séance. Rien ne va. Le diagnostic qui nous a été délivré ne correspond à aucun référentiel médical, et le médicament reçu ne dispose pas d’autorisation de mise sur le marché en France. "Cette consultation coche toutes les cases d’un exercice frauduleux", conclut le soignant, inquiet qu’au sein même du milieu médical, de telles pratiques puissent se tenir.
Alertées par nos soins sur ces rendez-vous organisés au grand jour, et pour ce cas précis à quelques pas du ministère de la Santé, les autorités sanitaires françaises et européennes parlent d’une même voix : la "micro-immunothérapie" que le Dr Anh Dominh va jusqu’à proposer sur la plateforme Doctolib n’a aucun fondement scientifique. Signe du sérieux de l’affaire, le procureur de la République, l’Agence régionale de santé (ARS), l’Ordre des médecins et des pharmaciens ont été saisis.
Jusqu’à ce reportage en infiltration, les consultations clandestines de micro-immunothérapie n’avaient jamais attiré l’attention. Elles ne sont pourtant pas confidentielles : d’après nos informations, plus de 1 500 médecins, ostéopathes, naturopathes français se revendiquent de la discipline en France. Plus de 350 000 cures basées sur ses concepts seraient vendues chaque année en Europe, pour un marché, qui selon nos estimations, dépasse la dizaine de millions d’euros. Au total, plus de 250 000 victimes auraient reçu cette pseudothérapie sur le Vieux continent.
250 000 patients, 350 000 cures
Pour comprendre comment un phénomène d’une telle ampleur a pu se développer, L’Express a enquêté sur les figures de proue de cette pseudoscience, des médecins et homme d’affaires qui tentent de s’approprier l’image positive des vrais traitements immunitaires, les immunothérapies. Nos investigations révèlent l’existence d’un réseau qui s’étend de Paris à Majorque, et qui depuis vingt-cinq ans écoule des camions entiers de médicaments dont les effets thérapeutiques n’ont jamais été démontrés.
Créée dans les années 1960 par un certain Maurice Jenaer, décrit comme "docteur du roi de Belgique" par les adeptes, la micro-immunothérapie n’est au départ qu’une pratique artisanale. Convaincu qu’il est possible de rééquilibrer le système immunitaire en lui donnant certains de ses composants à des doses infinitésimales, ce médecin homéopathe se met à élaborer ses propres préparations d’éprouvettes. Des décoctions bien éloignées de ce qui se fait dans la recherche de l’époque, balbutiante dans le domaine de l’immunothérapie.
Dans ses livres, Maurice Jenaer explique ainsi vouloir ainsi "informer" le système immunitaire. Selon lui, même dilué à l’extrême, les molécules qu’il utilise pourraient "dialoguer" avec l’organisme. Un principe calqué sur l’homéopathie qui assure que l’eau "garde en mémoire" les différentes molécules, même quand il n’y en a plus. Un concept faux, et maintes fois réfuté, mais toujours populaire.
Aucun effet démontré
"Quand bien même on retrouverait des traces de principes actifs, ils n’auraient aucun effet", fustige l’immunologiste Alain Fischer, outré par de telles affirmations. "Le corps dégrade les molécules, donc les traitements disparaîtraient avant de circuler dans l’organisme. De plus, la micro-immunothérapie se veut utile dans de très nombreuses maladies, comme s’il y avait un unique mécanisme qui les rassemble, ce qui est erroné", précise le président sortant de l’Académie des sciences, également chroniqueur à L’Express.
Expliqué à une époque où les connaissances en immunologie n’étaient pas aussi répandues, le concept de Maurice Jenaer finit toutefois par séduire. Dans les années 1990, les praticiens les plus convaincus montent même un réseau de pseudo-sociétés savantes. Portées par le vent favorable aux médecines parallèles, ces assemblées présentes en France, en Espagne ou encore en Autriche ont récemment redoublé d’efforts pour se faire connaître.
A ce jeu, la branche française est particulièrement habile. Reprenant l’habillage et le vocabulaire des vraies sociétés savantes, l’Institut français de micro-immunothérapie (IFMI) est parvenu à saturer le web de ses textes favorables à la micro-immunothérapie. Sur Google, les deux premières pages renvoient quasiment en totalité sur les sites de l’organisation et de ses partenaires. En parallèle, l’IFMI chapeaute de grandes conférences qui se veulent scientifiques. La prochaine aura lieu en mars 2026 à Lille.
L’habillage d’une société savante
Autant d’initiatives donnent l’impression que la structure jouit d’une légitimité scientifique. Ses membres sont presque tous en marge de la communauté médicale, médecins naturopathes, homéopathes ou encore ostéopathes-acupuncteurs, une double casquette pourtant interdite. Dans l’équipe, on retrouve Nathalie Calame, entrepreneuse suisse qui, en 2023 sur les ondes de la Radio télévision suisse (RTS), assurait être formée "à la médiumnité de guérison". Le président de l’organisation n’est autre que Pascal Mensah, contributeur du blog France Soir et du Conseil scientifique indépendant, deux des principales sources de désinformation dans l’Hexagone.
Dans chacune de ses interventions, l’IFMI laisse entendre que la micro-immunothérapie a fait ses preuves. "Au fil des observations cliniques, la micro-immunothérapie s’est révélée intéressante entre autres dans les troubles immunitaires d’ordre inflammatoire, compatible et complémentaire avec les traitements traditionnels auxquels elle n’a toutefois pas vocation à se substituer", peut-on ainsi lire dans une subtile publicité à l’apparence d’un article, publiée en 2023 dans Le Figaro.
Les formations de l’organisation ne dérogent pas à ces contrevérités : "La micro-immunothérapie se positionne comme une approche thérapeutique prometteuse […] Les professionnels de santé spécialisés en micro-immunothérapie sont de plus en plus recherchés", est-il affirmé dans les flyers officiels. Vendus 510 euros, ces cours à destination des praticiens se déroulent plusieurs fois par mois. Taux de réussite : 100 %, selon l’organisme. C’est sur cette base, quelques diaporamas et un cours en ligne, que nous avons été "diagnostiqués".
"Verrues", "dépression", "l’insomnie"
L’Express a pu se procurer une partie des contenus utilisés. L’IFMI recommande de donner des cures de micro-immunothérapies aux nourrissons, aux patients transplantés, contre les "verrues", la "dépression", "l’insomnie". Le tout garanti "sans interaction médicamenteuse", et "sans effets secondaires". Inquiets de devoir avaler ces mystérieuses gélules, nous demandons au Dr Anh Dominh la marche à suivre en cas de mauvaise réaction. "Divisez les doses par deux", répond la pharmacienne, comme s’il s’agissait d’une évidence.
Pour justifier de l’efficacité de l’immunothérapie, l’Institut relaie quelques "études". Rien de probant : "Les allégations […] ne sont pas confirmées par des mesures biologiques reproductibles chez l’homme, ni par des essais cliniques ayant démontré un bénéfice validé versus placebo ou prise en charge standard. Les bénéfices évoqués dans les témoignages et communications […] s’appuient sur des séries de cas, des observations cliniques ouvertes ou des retours d’expérience sans vérification […] rigoureuse", assène un représentant de l’Ordre des médecins.
Alerté par nos sollicitations, le ministère de la Santé se montre tout aussi critique : "Il pourrait s’agir d’une dérive thérapeutique. En l’absence d’études scientifiques rigoureuses démontrant une efficacité thérapeutique, il doit être rappelé aux patients de ne pas interrompre leur traitement pour adopter ce type de pratiques de soins et de se rapprocher de leur spécialiste ou médecin traitant pour toute demande de modification ou d’adaptation de leur traitement actuel", fait savoir la Direction générale de la Santé.
Des liens étroits avec l’industrie
La plupart publiés en 2024 dans des publications de second rang, ces travaux émanent tous du principal partenaire de l’Institut, un laboratoire basé en Espagne appelé Labo’Life. En plus d’être le plus gros sponsor de l’IFMI, l’entreprise n’est d’autre que l’un des seuls fournisseurs de traitements de "micro-immunothérapies". De son propre aveu, c’est elle qui produit la quasi-totalité des remèdes en circulation. Des liens d’intérêts qui ne dérangent pas le Dr Pascal Mensah, le président de l’IFMI.
L’intéressé a raison sur un point : il est courant que les industriels sponsorisent des congrès. Encore faut-il faire les déclarations nécessaires en matière de transparence. Dans ses biographies, Pascal Mensah ne fait jamais référence au fait que lui-même a été salarié de Labo’Life. Son Linkedin mentionne un passage dans un laboratoire espagnol, sans préciser lequel. Selon l’intéressé, il s’agirait d’un simple "oubli" de la personne qui s’occupe de ses réseaux sociaux. Il l’assure : c’est en toute indépendance qu’il œuvre désormais. Ce qui n’empêche pas une grande proximité entre les deux entités. Le Français s’est installé à Majorque, à quelques encablures du siège de Labo’Life.
Actif en France, en Italie, ou encore en Allemagne, Labo’Life commercialise sous le doux soleil des Baléares pas moins de cinquante gammes de cures de micro-immunothérapie. Avec quelques surprises. Contre le stress lié aux examens, l’entreprise vend par exemple du "2LMISEN". Une préparation certes homéopathique, dénuée de principe actif, mais élaborée à base de DHEA, un stéroïde anabolisant interdit. Du DMSO, un dégraissant industriel, est également utilisé. Pour "soutenir" les séropositifs, la gamme "2LS2" est fabriquée à partir d’EPO, le dopant qui a permis au cycliste Lance Armstrong de gagner ses Tours de France.
De l’EPO, le dopant de Lance Armstrong
Ces recettes prêteraient à sourire, si elles n’étaient pas vendues plus de 40 euros la boîte à des patients en situation de faiblesse. C’est notamment ce qui est arrivé à Eric, victime de symptômes inexpliqués, et qui a souhaité rester anonyme. Allant de médecins en médecins, ce patient s’est finalement fait expliquer qu’il fallait "rééduquer" son système immunitaire, par des praticiens adeptes. Dans l’arsenal thérapeutique occulte qu’on lui propose, se glissent même des injections. Des cellules de sang, diluées dans de l’eau jusqu’à ce qu’elles ne soient plus détectables. "J’ai perdu énormément de temps et d’argent à cause de dérives de ce type", regrette-t-il.
Interrogé sur le bien-fondé de ces cures aux ingrédients particulièrement surprenants, le président de Labo’Life, Ian Wilders, se veut le plus sérieux du monde. Depuis l’Espagne, chemise ouverte, il nous assure, sans sourciller : "Je sais que c’est efficace. Vous savez, les certitudes d’il y a vingt ans ne sont pas celles d’aujourd’hui". Pourquoi, dans ce cas, ne pas le démontrer par des essais cliniques ? L’homme d’affaires dit être freiné par le "scepticisme" des autorités.
Comment ces médicaments arrivent-ils en France, où pourtant, ils ne disposent pas d’autorisation ? S’il n’est pas responsable de la distribution de ces produits, Ian Wilders nous livre quelques explications. Elles pointent vers ce qui ressemble fortement à une faille juridique : présent sur le marché avant que les autorisations ne se fassent à l’échelle de l’Europe, Labo’life n’a eu qu’à démontrer que ces produits respectaient bien les normes de sécurité - ce qui est facile à faire, lorsqu’on vend des gélules qui ne contiennent quasi-exclusivement que du sucre.
Une faille juridique européenne
En France, les autorités ont profité de ce changement de législation pour ne pas renouveler un certain nombre de substances, ce qui n’a pas été fait ailleurs. Résultat, l’entrepreneur revendique des autorisations en Italie ou en Belgique. Ce qui, selon son service juridique, permettrait aux patients français de s’en procurer, grâce au principe de libre circulation des médicaments au sein de l’Union. Le site de l’ANSM semble lui donner raison. Un jeu de passe-passe qui peut rapporter gros : en 2021, Labo’Life France déclarait plus d’un million d’euros de dividendes. Tout a été reversé à la maison mère. Au soleil.
Interrogée sur la légalité des produits de Labo’Life, l’Agence européenne du médicament indique : "Un certain nombre de personnes, d’entreprises et de cliniques commercialisent des ATMP non réglementées directement auprès des patients, souvent alors qu’il n’existe que peu ou pas de preuves de l’efficacité ou de la sécurité de ces produits. Ceux-ci sont généralement vendus sur des sites web ou des réseaux sociaux comme dernier recours, exploitant ainsi les inquiétudes des patients et de leurs familles. Les autorités nationales sont amenées à prendre des mesures pour mettre fin à la vente de ces produits et, dans certains cas, peuvent faire appel aux services de police".
Contacté après notre reportage incognito, le docteur Anh Dominh, pharmacienne pratiquante de la micro-immunothérapie, n’a pas souhaité s’expliquer. De son côté, la plateforme Doctolib explique qu’en l’absence de positionnement formel des autorités, ce qui était le cas avant notre enquête - ce n’est pas à elle de désigner, ce qui est, ou n’est pas considéré comme fondé, sur le plan scientifique. Et que, par conséquent, il n’était pas possible de supprimer ces consultations de son site.
