Congés payés reportés en cas de maladie : les trois leçons d’un basculement culturel, par Julia de Funès
Il fut un temps où le travail était perçu comme un espace protégé, presque sacré. On devait y entrer avec ses forces et son énergie. La vigueur s’y dépensait, l’effort s’y mesurait à l’ouvrage. La maladie, en revanche, ne devait pas franchir le seuil de ce domaine : elle appartenait à la sphère privée, aux accidents de l’existence que l’on gérait en silence, sans troubler l’ordre collectif. C’était une affaire intime, une épreuve que l’on portait seul, loin du regard des collègues et des machines, comme un incident de parcours qui n’avait pas vocation à perturber l’harmonie commune. On n’en faisait pas un objet social, mais un contretemps personnel, une parenthèse discrète qu’il fallait traverser avec patience. Preuve en est ce soupir que l’on entendait jadis de nos aïeuls : "Heureusement que je suis tombé malade pendant les vacances…", comme si le malheur devait lui aussi se conformer au calendrier, trouver sa place hors du temps collectif.
Être malade au travail, c’était manquer à son devoir, trahir la continuité de la production. Être malade en congés, c’était une malchance privée, sans conséquence sociale. Aujourd’hui, les choses s’inversent puisque l’on songe désormais à retrancher les arrêts maladie du temps de congés. Le 10 septembre 2025, la Cour de cassation a reconnu le droit pour un salarié de reporter ses congés payés s’il tombe malade pendant ses vacances. Derrière cette nouvelle mesure juridique, se profilent en réalité des changements de paradigmes profonds puisqu’elle révèle une mutation majeure de notre conception du temps vécu, de l’épreuve de la maladie et du sens même du travail.
Premièrement, cet arrêt signale que le temps privé est devenu le cœur battant de l’existence, l’espace où l’on veut éprouver la joie, la santé, l’énergie, la vigueur. Dans cette logique, l’espace intime ne doit jamais être entamé par ce qui rappelle la fragilité humaine. Le repos et ses contretemps malheureux comme la maladie ne font plus corps. La maladie est expulsée du repos, retranchée du temps personnel, lequel doit se consacrer exclusivement au "bon" temps et demeurer intact, lumineux, réservé à l’épanouissement. Le temps privé est ainsi sacralisé, élevé au rang de valeur suprême, comme si ce temps devait rester pur, sanctuarisé, intouchable. Rien ne doit l’atteindre, pas même le soupçon d’une fièvre, l’ombre d’une toux, la trace d’une fatigue. Le moindre signe de défaillance devient une anomalie qu’il faut chasser de la sphère intime.
Le travail devient le dépotoir du négatif
Deuxièmement, ce déplacement transforme radicalement le sens de la maladie. Autrefois, elle ouvrait une parenthèse malheureuse : elle ralentissait le cours ordinaire, rappelait à chacun sa vulnérabilité, imposait une pause. Aujourd’hui, la maladie n’est plus qu’une perte sèche, un vide à effacer, un temps impur qu’il faut soustraire au temps privé. Considérée comme une dette qui grève et empoisonne le temps personnel, elle doit en être retranchée. Être malade ne relève donc plus de la sphère intime mais de la sphère professionnelle. Ce qui signifie que la fragilité n’est plus seulement reconnue comme une épreuve personnelle à traverser, mais déplacée dans l’espace collectif, confiée à la gestion sociale. Ce qui, hier, appartenait au vécu singulier devient aujourd’hui un objet de régulation, une donnée comptable, un problème d’organisation, une variable collective. C’est le signe d’un changement de représentation : la maladie n’est plus seulement l’affaire d’une vie, mais devient celle d’un système.
Enfin, et par voie de conséquence, ce qui ne peut être toléré dans le temps privé se déverse tout entier dans le travail. Maladie, fatigue, accident, contrainte : tout ce qui abîme et amoindrit l’existence est assigné à l’espace productif. Le travail devient le dépotoir du négatif, l’endroit où l’on relègue ce qui n’a pas droit de cité dans la vie véritable, comme si l’intime devait rester pur de toute atteinte. Dans ce partage nouveau, la santé, l’élan et la vigueur résident du côté du privé, tandis que le temps du travail se voit assigner la gestion du malheur, la contrainte, la fatigue, l’usure et la fragilité. Voici donc venu le temps où le privé garde pour lui les beaux jours, et le travail ramasse les restes.
*Julia de Funès est docteure en philosophie
