"Si nous intensifions la guerre..." : en Israël, l'inquiétude grandit autour du plan de Netanyahou pour Gaza
Ce jeudi 7 août en début de soirée, quelques milliers d’Israéliens se rassemblent sous les fenêtres des bureaux du Premier ministre, nichés au cœur de la cité du gouvernement à Jérusalem. La plupart viennent de Tel-Aviv et brandissent des pancartes à l’effigie des otages encore détenus par le Hamas dans les tunnels de Gaza. "Ils viennent d’entrer en réunion, indique en désignant l’imposant bâtiment Sharar Mor, le neveu d’Avraham Munder, kidnappé au kibboutz Nir Oz le 7 octobre et assassiné par le Hamas peu après. Le cabinet de sécurité va probablement décider d’occuper toute la bande de Gaza et nous sommes là pour dire que c’est une folie. Cette opération met nos otages en danger de mort. Le gouvernement a essayé de les libérer par la force mais cela n’a presque jamais marché. Il faut arrêter cette guerre tout de suite et ramener les otages à la maison".
Sans surprise, mais au terme de discussions acharnées, le cabinet de sécurité israélien a fini par valider, vendredi 8 à l’aube, le plan de Benyamin Netanyahou pour l’occupation de toute la bande de Gaza. Une extension de l’invasion déclenchée au lendemain des massacres du 7 octobre 2023. A ce jour, l’armée israélienne contrôle les trois quarts de l’enclave, depuis Beit Hanoun au nord, jusqu’à Rafah au sud. Dans cette zone, plus de 70 % des bâtiments auraient été détruits ou sérieusement endommagés selon l’ONU. La deuxième ville de la bande de Gaza, Khan Younès, n’existe quasiment plus.
"Nous devons écraser le Hamas"
Seule Gaza-ville et son agglomération, située au centre de la bande, sur le littoral, reste relativement épargnée. Elle constituera donc le principal objectif des troupes israéliennes. "Nous progresserons pas à pas afin de leur montrer notre détermination, dévoile le général de brigade en retraite Harel Knafo lors d’un webinaire avec la presse étrangère. A chaque fois que nous croiserons des terroristes du Hamas, nous les affronterons et nous tenterons de trouver les otages pour les libérer. Nous devons écraser le Hamas. Nous n’avons pas le choix car ils disent qu’ils garderont des otages tant que Gaza n’est pas reconstruite. Pour nous c’est hors de question".
Cette radicalisation de l’offensive militaire israélienne provoque une levée de boucliers dans le monde entier. L’ONU et les pays arabes condamnent Israël, mais aussi des alliés traditionnels de l’Etat hébreu comme l’Allemagne. Vendredi 8 août, le chancelier Friedrich Merz a annoncé la suspension des livraisons d’armes "qui pourraient être utilisées à Gaza". Encore plus rare, le chef d’Etat-major de Tsahal et deux figures du gouvernement, Gideon Saar (Affaires étrangères) et Tzahi Hanegbi (chef du conseil de sécurité nationale) ont désavoué le Premier ministre, jugeant l’opération militaire dangereuse pour les otages et pour les soldats de Tsahal. Un impressionnant aréopage d’anciens chefs d’Etat-major et anciens chefs des services renseignements ont diffusé un message filmé alertant sur l’aventurisme de Nétanyahou. "Alors que nous avons accumulé les succès sur tous les fronts, cette opération met en danger l’existence et l’identité de l’Etat d’Israël", tonne Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet et farouche opposant à Benyamin Netanyahou.
L’opinion, elle, reste divisée sur la stratégie à suivre. Selon un sondage publié juste après l’annonce du plan de Benyamin Netanyahou, le Likoud, le parti du Premier ministre, reste en tête des intentions de vote mais il peinerait à former une coalition majoritaire à la Knesset. Encore traumatisés par les massacres du 7 octobre, les Israéliens souhaitent massivement la chute du Hamas et son remplacement par une autorité civile collaborant avec Israël. Mais la poursuite de la guerre implique un coût immédiat pour des centaines de milliers d’Israéliens : l’allongement indéfini des périodes de réserve. "Mon mari a déjà passé plus d’un an à Gaza et on vient de le rappeler pour trois mois. Nous sommes épuisés", confie Orit, épouse d’un officier combattant et mère de trois enfants.
Une minorité d’Israéliens s’oppose aussi à la poursuite de la guerre pour des raisons morales. Chaque samedi soir, Néora Shem manifeste avec un petit groupe de pacifistes en marge du grand rassemblement pour les otages. Ils tiennent dans leurs mains des photos d’enfants palestiniens tués à Gaza. "Nous ne pouvons plus ignorer l’immense souffrance que nous avons causée à nos voisins. Si nous intensifions la guerre, ce sera encore pire. Où sommes-nous arrivés pour être devenus à ce point insensibles ?", s’interroge Néora.
"Critères stratégiques"
Ce type de questionnement moral, tout comme les accusations de la communauté internationale, ébranlent généralement assez peu la plupart des Israéliens, même de gauche. "Je suis sensible à ce qu’endurent les Palestiniens de Gaza mais je ne peux pas imaginer que Tsahal affame ou maltraite volontairement la population. Le Hamas instrumentalise la souffrance de son peuple pour émouvoir l’opinion internationale. La décision de poursuivre ou non la guerre doit se faire uniquement sur des critères stratégiques", affirme Yaïr Lévi, un pilier du comité pour les familles d’otages.
La fatigue des réservistes et les effectifs en tension des appelés, oblige le gouvernement à élargir le recrutement, notamment en direction des ultraorthodoxes. Vent debout contre l’enrôlement de la jeunesse orthodoxe, les rabbins de cette communauté préparent une mobilisation massive. Un départ des ministres issus de formations religieuses menacerait la coalition de Benyamin Netanyahou.
