"Handilab" : le pari du business au service du handicap
A quelques pas de la Seine et du Village Olympique, un imposant bâtiment bleu arbore un logo qui interpelle : un nuage de points - des caractères en braille - surplombe l’inscription "Handilab". Le site a ouvert ses portes à Saint-Denis fin 2024 avec une vocation : devenir le premier accélérateur français d’innovation au service du handicap et de la perte d’autonomie. A l’intérieur, tout est pensé pour incarner l’accessibilité : portes automatiques, plan tactile pour malvoyants, auditorium équipé pour les malentendants… Derrière ce projet de 13 000 mètres carrés, un acteur discret : Fiminco, une foncière immobilière qui a acquis cet immeuble et y a investi 50 millions d’euros pour réaliser des travaux d’aménagement.
A l’étage, un showroom expose les promesses technologiques à destination du public en situation du handicap - la handitech. On y trouve un fauteuil mobile, un système d’audition par conduction osseuse, ou encore une bulle d’isolation pour les personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Au total, l’incubateur de Handilab, opéré par Village by CA, accueille à ce jour 47 start-ups françaises. Sélectionnées par des appels à candidatures, elles sont soutenues par de grands groupes – dont Bouygues, AXA ou L’Oréal – et bénéficient d’un accompagnement pendant un an. Pour tester ces innovations, un "uselab" accueillera des personnes en situation de handicap dès la rentrée. En parallèle, la structure propose des formations sur les enjeux du handicap aux entreprises.
L’héritage des JO
Le choix de s’installer en Seine-Saint-Denis ne doit rien au hasard. Une manière, d’abord, de s’inscrire dans l’héritage des Jeux olympiques et paralympiques, plaide-t-on chez Fiminco. Le territoire est bien connu du groupe pour ses activités de mécénat : en 2019, il y a inauguré une résidence internationale d’artistes dans une friche industrielle à Romainville. L’idée de fonder Handilab germe la même année. Au cours d’une même journée, l’équipe de Fiminco assiste à un match de cécifoot puis à un concert retransmis avec une technologie de son directionnel. Pour le président du groupe, Gérald Azancot, c’est le déclic : les joueurs malvoyants auraient pu profiter de cette technologie innovante pour mieux s’orienter. "Handilab est né du constat que beaucoup de technologies intéressantes existent, mais leurs créateurs ne pensent pas forcément à les déployer dans le secteur du handicap", explique Antoine Bossis, chargé de mission auprès de Gérald Azancot.
Fiminco décide alors de bousculer les codes. Il se donne pour mission de décomplexer le volet "business" du handicap. Un pari qui lui a valu quelques critiques à ses débuts, certains lui reprochant un brin de cynisme. "Nous avons voulu dépasser une vision strictement compassionnelle pour révéler les leviers d’impact et de création de valeur", défend Stéphane Houdet, ambassadeur de Handilab et champion paralympique de tennis fauteuil.
Handilab est loin d’être seul à porter cette idée. Un véritable écosystème de la handitech existe depuis plusieurs années. En France, on trouve notamment le centre d’innovation CoWork’HIT, qui organise des concours dédiés aux start-up dans le handicap, ou encore l’incubateur Access’Lab, qui accompagne la tech au service du handicap visuel. "Nous sommes une filière économique encore trop mal identifiée, déplore Laurence Vergès, directrice générale de l’association La Handitech. Les investisseurs ont du mal à comprendre que le handicap ouvre des marchés à fort potentiel de croissance, les personnes en situation de handicap et les aidants ayant un réel pouvoir d’achat".
Le défi du passage à l’échelle
A l’échelle mondiale, plus de 1,3 milliard de personnes sont concernées, soit 16 % de la population, d’après l’OMS. Une communauté qui représente un revenu disponible de 8 000 milliards de dollars par an, selon les calculs de The Valuable 500, une alliance d’entreprises pour l’inclusivité.
Encore faut-il dépasser la fragmentation de ce "marché". Car le spectre du handicap est vaste, et chaque solution cible souvent une situation spécifique. "Au niveau mondial, les deux handicaps les plus communs touchent à la vision et à la mobilité - des marchés de taille importante pour les entreprises qui ont une ambition globale", souligne Sophie Mitra, professeure d’économie spécialisée sur le handicap à l’université de Fordham (New York). Et Laurence Vergès d’ajouter : "Sur certains types de handicap, on est confronté à des marchés de niche ; par exemple, si une solution s’adresse spécifiquement à des personnes en fauteuil roulant, soit moins de 5 % des publics en situation de handicap, alors elle devra rapidement se développer à l’international pour pouvoir passer à l’échelle".
Cette bascule du prototype à la production de masse reste en effet le principal défi. La start-up Les Flâneuses, qui a rejoint Handilab en 2025, l’a relevé. Ses sièges mobiles polyvalents ont été adoptés aussi bien par l’aéroport d’Orly que par le musée du Louvre. "Nous sommes partis d’emblée sur une conception universelle, pour casser l’image d’un produit destiné uniquement aux personnes en situation de handicap, explique Thérèse Donnet, la cofondatrice. On compte parmi nos utilisateurs des familles, des personnes fatiguées ou des professionnels qui transportent régulièrement des objets lourds."
Chez Handilab, on parle de "débordement technologique". "Il s’agit de développer une solution utile pour d’autres cas d’usages que le handicap, comme la perte d’autonomie liée à l’âge", détaille Antoine Bossis. L’exemple le plus célèbre ? Le SMS. Inventé initialement par une équipe finlandaise pour aider les personnes sourdes et malentendantes à communiquer, il s’est glissé dans le quotidien de tous les détenteurs de téléphones mobiles. Au point de détrôner le traditionnel "allô".
