Emeutes à Los Angeles : le piège tendu par Donald Trump à ses adversaires
Avec Trump, la mécanique, parfaitement huilée, est toujours la même. Le président choque les démocrates par un propos ou une décision outrancière. Le débat public s’en trouve électrisé. Les positions des uns et des autres se radicalisent. La machine médiatique est tenue en haleine heure par heure. Et à la fin, c’est toujours Trump qui gagne. A Los Angeles, où le président a décidé d’envoyer 700 soldats du prestigieux corps des Marines pour maintenir l’ordre face à une poignée de manifestants (quelques milliers) qui protestent contre des expulsions d’étrangers, c’est une nouvelle fois ce scénario qui est à l’œuvre.
Au commencement de la crise de nerfs en Californie, il y a l’arrestation d’immigrés clandestins par les services de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police de l’immigration et des frontières. S’interposant spontanément entre des policiers et des sans-papiers, des Américains se mettent ensuite à protester contre les appréhensions d’illégaux, qu’ils jugent injustes parce que mal ciblées. Les forces de l’ICE visent en effet de simples travailleurs sans papiers, journaliers qui se retrouvent quotidiennement devant Home Depot [l'équivalent de Leroy Merlin] ou caissières de supermarchés mais pas des employés agricoles, trop indispensables à la filière agroalimentaire ni des criminels dont l’arrestation, dangereuse, nécessite des plus gros moyens.
Bien sûr, il y a des dérapages. "Du fait que les policiers ont des objectifs chiffrés à remplir, ils vont au plus simple : ils interpellent les personnes les mieux intégrées dans le tissu social – certaines d’entre elles ont fondé des familles aux Etats-Unis – car ce sont elles les plus faciles à identifier, à atteindre et à arrêter", remarque l’américaniste Françoise Coste. Lorsque la personne raflée est une honnête mère (ou un père) de famille établie depuis des décennies aux Etats-Unis, bien connue de tous et parfaitement respectable, un profond sentiment d’injustice est créé. Ce qui, depuis le 6 juin, incite des "indignés" californiens à défiler dans la rue.
"Trump a franchi un palier"
Sans surprise, certaines manifestations dégénèrent, offrant à Donald Trump l’occasion rêvée d’envoyer sur place des forces de l’ordre fédérales (2 000 soldats de la Garde nationale et 700 Marines) pour se présenter en garant du maintien de la loi et l’ordre. Et tant pis si ces militaires formées au combat ne connaissent rien à la gestion des émeutes de rues. Et voilà comment l’Amérique entre dans un cercle vicieux : l’indignation du camp démocrate est immédiatement suivie par celles des trumpistes pour qui le gouverneur de Californie Gavin Newsom (démocrate) est un laxiste incapable de gérer la situation sans l’appui des forces fédérales.
"La nouveauté, c’est qu’après s’être attaqué verbalement aux immigrés pendant sa campagne électorale, le président s’attaque maintenant à eux physiquement, poursuit Françoise Coste. En passant des paroles aux actes, Trump a franchi un palier." Le clash alimente la polarisation politique. Mais au passage, les adversaires du locataire de la Maison-Blanche semblent oublier que celui-ci a précisément été élu sur la promesse d’expulser des clandestins, de mieux contrôler la frontière mexicaine et de résorber la crise de l’immigration, sans solution depuis des décennies.
Particulièrement choquante pour le grand public est l’apparition de drapeaux mexicains brandis par une minorité agissante de manifestants. "Si les Français sont habitués aux débordements populaires après les matchs du PSG où fleurissent drapeaux algériens et palestiniens, les Etats-Unis n’ont jamais vu rien de tel", note Georges Ayache, un américaniste qui a publié plusieurs livres sur les Etats-Unis, dont le plus récent s’intitule Cuba 1962. "Pour eux c’est une première et c’est inadmissible."
Les arrière-pensées de Trump
Pour Donald Trump, c’est tout bénéfice. "La vision de gens qui paradent avec l’étendard du Mexique valide ses discours, reprend Coste. S’ils n’aiment pas l’Amérique, alors pourquoi sont-ils là ? , raisonnent les téléspectateurs peu habitués à voir - et encore moins à tolérer – une atmosphère de chienlit s’installer dans le pays." Après la mort la mort de George Floyd en 2020, les manifestations organisées par le mouvement Black Lives Matter (BLM) avaient pareillement dégénéré et fini par susciter le rejet dans l’opinion. Si les jeunes "antifas", les agitateurs anarchistes ou les anciens de BLM profitent de la situation pour rejoindre les manifestants de Los Angeles et d’ailleurs, alors les mêmes causes produiront les mêmes effets : l’opinion penchera du côté de Trump. Or, alors que l’agitation était circonscrite à quelques rues du centre-ville de Los Angeles, le mouvement de protestation se propage à d’autres villes et à d’autres Etats, avec des agitateurs en première ligne.
Avec l’envoi des Marines dans le Golden State, plus précisément dans la ville qui abrite Hollywood, le président jette lui aussi de l’huile sur le feu, puis en tire les marrons qui s’y trouvent. Passé maître dans l’art de gouverner "par épisode" au rythme d’une téléréalité, le président profite de la crise californienne pour faire faire oublier d’autres sujets fâcheux : les médiocres performances économiques de son début de mandat, sa fratricide querelle avec Elon Musk ou encore les suppositions (relancées par Musk) sur son implication dans le dossier Jeffrey Epstein, du nom de l’homme d’affaires qui s’est suicidé en prison avant son jugement pour trafic sexuel avec des jeunes femmes mineures.
Autre conséquence : les manifestations à Los Angeles donnent un coup de pouce au à la loi "Big Beautiful Bill" voulu par Trump (et contestée par Musk) qui doit être votée début juillet. Les députés républicains hésitants se sentent maintenant obliger d’approuver la loi "BBB" sous peine de risquer d’apparaître comme élus pactisant avec les opposants démocrates. Le texte comporte en effet un volet sur l’immigration qui inclut un financement pour le renforcement du Mur frontalier avec le Mexique, le recrutement de 3 000 soldats de la Border Patrol et 5 000 agents de douanes supplémentaires.
Plein d’arrière-pensées, Trump instrumentalise l’armée à des fins politiciennes et exagère l’ampleur des manifestations de Los Angeles pour mieux se présenter en sheriff testostéroné. Afin de faire le buzz, il envoie "au front" des forces spéciales (les Marines) pour mater la "rébellion". Cela revient à écraser une mouche avec un marteau.
C’est dans ce contexte que, le 10 juin à Fort Bragg, l’une de plus importantes bases militaire du monde avec 52 000 soldats (Caroline du Nord), Donald Trump a annoncé qu’il restaurait les noms de toutes les casernes débaptisées par l’administration Biden, y compris Fort Robert E. Lee, du nom du général sudiste favorable au maintien de l’esclavage. Enfin, contrairement à la tradition américaine selon laquelle le pouvoir n’utilise jamais l’armée à des fins politiciennes, une parade militaire – la première du genre – est organisée à Washington le 14 juin. Officiellement, il s’agit de fêter les 250 ans de la création de l’armée américaine ; officieusement, de célébrer le 79e anniversaire du président Trump.
Le président n’est pas le seul bénéficiaire de la situation. Le gouverneur de la Californie Gavin Newsom se refait lui aussi une santé politique. Longtemps présenté comme l’étoile montante du Parti démocrate, le fringant quinquagénaire avait perdu son crédit lors des ravageurs incendies de Los Angeles en janvier 2025 – il était accusé de les avoir mal maîtrisés. "Très présent dans les médias, engagé dans un mano a mano avec Trump, il est très punchy, estime Françoise Coste. Jusqu’à présent, il gère la situation avec talent et présidentialise son image." Si la crise de Los Angeles à pour effet de faire enfin émerger un leader crédible pour tenir tête à Trump, alors le camp démocrate aura au moins une raison de se réjouir.
