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Ноябрь
2023

Décès de Henry Kissinger : ses souvenirs avec de Gaulle, Pompidou et Nixon

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En septembre 1979, paraît le premier tome des Mémoires de Henry Kissinger, A la Maison-Blanche. 1968-1973. "Un monument : 1 400 pages de révélations et de réflexions. L’Histoire contemporaine s’éclaire soudain", selon L’Express, qui en publie de larges extraits. Morceaux choisis, autour du général de Gaulle, qui "exsudait l’autorité", et du président Pompidou, "doté d’un rire sardonique".

> Dans L’Express du 24 septembre 1979

De Gaulle : "Il me contemplait avec la hauteur naturelle d’un sommet alpin enneigé envers une vulgaire taupinière"

"Nous fûmes accueillis à l’aéroport par cet extraordinaire personnage qu’était Charles de Gaulle. Il exsudait l’autorité. Quatre semaines plus tard, il allait se rendre à Washington pour assister aux funérailles du président Eisenhower. Sa présence était telle, à la réception offerte par Nixon, qu’il fut le point de mire de toute l’assistance. D’autres chefs de gouvernement et de nombreux sénateurs qui proclamaient généralement leur antipathie pour les généraux autoritaires se pressaient autour de lui et le regardaient comme une bête curieuse. On avait l’impression que, s’il se dirigeait vers une fenêtre, le centre de la pièce se déplacerait et tout le monde basculerait dans le jardin… Il me serait agréable de pouvoir écrire que mon premier contact avec de Gaulle se situa à un niveau égal à l’idée que je me faisais de son rôle historique. Malheureusement, il n’en fut pas ainsi. Le Général considérait les adjoints du Président comme des fonctionnaires auxquels on ne demandait leur avis que pour permettre aux chefs de trancher sur quelque détail technique. Autrement, pour lui, ils n’existaient pas. A la fin du dîner à l’Elysée, au moment où l’on servait les digestifs, un huissier m’annonça que de Gaulle voulait me voir. Sans perdre de temps en vaines politesses, il entra tout de suite dans le vif du sujet en me demandant :

"Pourquoi ne vous retirez-vous pas du Vietnam ? – Parce que, répondis-je, un retrait pourrait compromettre notre crédibilité. – Où cela ?" voulut savoir le Général. Je citai le Moyen-Orient. "Comme c’est curieux, reprit le Général, dont la haute stature me dominait d’une bonne tête, c’est justement au Moyen-Orient que je croyais que vos ennemis avaient du mal à asseoir leur crédibilité."

Le lendemain, je fus invité à prendre l’apéritif, avant le déjeuner, avec les deux présidents. Nixon eut l’incroyable idée de me demander ce que je pensais de la manière dont de Gaulle voyait l’Europe. Je fis preuve de bien peu de bon sens en accédant à sa requête.

Pour de Gaulle, cette demande était si extraordinaire que, en se préparant à l’impertinence que constituait le fait de donner mon avis, il se dressa de toute sa taille, qui me parut encore plus imposante. "Je la trouve fascinante, je ne vois pas comment le Président pourra empêcher l’Allemagne de dominer l’Europe qu’il vient de décrire." Saisi d’une profonde tristesse devant tant de stupidité, de Gaulle me sembla croître encore d’une taille, tandis qu’il me contemplait avec la hauteur naturelle d’un sommet alpin enneigé envers une vulgaire taupinière : "Par la guerre", répondit-il simplement.

Henry Kissinger, en couverture de L'Express du 24 septembre 1979.

Voulant me donner une chance avec un sujet censé être à la portée d’un professeur, de Gaulle aborda alors un thème historique. Quel diplomate du XIXᵉ siècle, voulut-il savoir, avait fait sur moi la plus forte impression ?

"Bismarck, répondis-je. – Pourquoi ? – A cause de la modération dont il a fait preuve après la victoire."

Si je m’en étais tenu là, tout se serait bien passé ; malheureusement, lancé sur cette pente glissante, je continuai de plus belle : "Il ne s’est trompé qu’une fois, lorsque en 1871 il acquiesça, à son corps défendant, au désir du Grand Etat-Major d’annexer à la fois l’Alsace et la Lorraine. Il a toujours affirmé qu’il avait obtenu plus qu’il n’était bon pour l’Allemagne." De Gaulle coupa court en disant : "Je suis heureux que Bismarck n’ait pas fait comme il l’entendait, cela nous a donné l’occasion de tout reconquérir en 1918." Je ne crois pas avoir fait une impression durable sur le grand homme d’Etat français.

Pompidou : le premier président "normal" de la Vᵉ République

Pompidou était un homme d’une intelligence, d’une dignité et d’une force de caractère extraordinaires. Dans ses yeux prudents, ombragés de sourcils broussailleux, transparaissait le scepti­cisme d’un enfant d’Auvergne, cette rude région de France où les paysans ont survécu à une histoire orageuse en se gardant de faire trop confiance à la générosité des voisins. Suprêmement cultivé, Pompidou était un des rares hommes d’Etat avec lesquels on avait plaisir à discuter de sujets non poli­tiques. Il avait cette habileté du scep­tique d’aller droit au cœur des pro­blèmes et la tendance des intellectuels français à envelopper ces problèmes d’une complexité qui devait plus à sa propre sophistication qu’aux critères plus grossiers utilisés par des personnalités moins complexes. En outre, il était doté d’un humour sar­donique.

En ce qui concernait les Etats-Unis, les impératifs de l’intérêt national fran­çais entraient, chez Pompidou, en contradiction avec les préjugés de l’in­tellectuel français. Pompidou compre­nait que persévérer dans les antagonismes de l’époque de De Gaulle iso­lerait fatalement la France ; défier les Etats-Unis était un truc utile pour affirmer l’identité nationale française tant que les Américains se contentaient de manifester leur mécontentement par des mots. Un affrontement sérieux ne manquerait pas de révéler la faiblesse relative de la France ; contraints de choisir entre la France et les Etats­ Unis, la plupart des pays européens – en particulier, la République fédérale allemande – devraient couper leurs liens avec Paris. Par conséquent, Pom­pidou était décidé à suivre la voie ouverte par les entretiens entre Nixon et de Gaulle ; comme de Gaulle, il insistait pour que cela fût réalisé bilatéralement : il se méfiait des organisa­tions ou des décisions unilatérales dans lesquelles se dissoudrait l’identité fran­çaise.

Comme beaucoup de Français, Pom­pidou avait en même temps la convic­tion innée que rien de bon ne pouvait, en fin de compte, venir des Etats­-Unis. Sauf dans le cas d’éléments peu représentatifs – tels que Nixon et, dans une certaine mesure, moi-même. Pompidou ne croyait guère que les Américains fussent capables de com­prendre les affaires internationales, sans parler de sujets plus complexes tels que la philosophie politique. Il crai­gnait que cette combinaison de bonne volonté, de grande puissance et d’éner­gie qui était notre caractéristique ne mène les Etats-Unis à détruire des structures plus fragiles, comme la Com­munauté européenne, ou à nuire à la sécurité de l’Europe par excès d’hosti­lité ou d’amabilité envers Moscou. Comme la plupart de ses compatriotes, il était convaincu que nous pouvions tirer parti des leçons de subtilité de la France. Il cherchait des contrepoids à l’impétuosité que l’on nous attribuait, tout en participant, à un point encore jamais atteint, à la poursuite d’objec­tifs communs.

Malgré ces doutes et cette méfiance innée, nos relations avec la France s’améliorèrent considérablement sous Pompidou. Il semblait apprécier Nixon pour sa compréhension des affaires in­ternationales ainsi que pour ses nom­breux gestes prévenants envers la France.

Henry Kissinger, en couverture de L'Express du 29 octobre 1973.

Pompidou fut d’un immense secours pour mes contacts secrets avec le Viet­nam du Nord. Il mit jusqu’à son avion présidentiel à ma disposition pour mes déplacements en France. Je le tins régu­lièrement informé de mes entretiens – ce que je ne faisais même pas avec la plupart de nos hauts fonctionnaires. Il fut d’une discrétion totale et ne cher­cha jamais à obtenir quoi que ce soit en retour des services rendus.

Si nos relations avec la France s’améliorèrent, c’est sans aucun doute parce que Pompidou était le premier président "normal" de la Vᵉ Répu­blique, en ce sens qu’il avait été élu, et non porté au pouvoir par une guerre civile. Il fut le premier président à pou­voir mener une politique étrangère mé­thodique ne se limitant plus seulement à remporter des guerres coloniales ou à tenter d’établir l’autonomie de la France. Par la même occasion, il appa­rut que de Gaulle avait été plus cons­tructif que ses détracteurs américains n’avaient voulu l’admettre. De Gaulle pensait que, pour pouvoir jouer un rôle international efficace, "la France devait poursuivre des objectifs qui lui sem­blaient être les siens propres". Il s’avéra qu’il avait raison. L’idée qu’une France indépendante serait bénéfique pour l’Ouest fut ridiculisée : elle se révéla pourtant correcte. Sous Pompidou et, plus tard, sous son brillant et compétent successeur, Valéry Giscard d’Estaing, la politique étrangère française fut sou­vent épineuse, mais toujours sérieuse et cohérente. Dans ses principes de base, elle fut compatible avec nos objec­tifs, même si la tactique employée était parfois irritante. Il lui arriva d’être plus constante et plus perspicace que la nôtre (comme ce fut le cas en Afrique, à la fin des années 1970).

Pompidou profita de ma rencontre secrète avec Lê Duc Tho, en février 1970, pour m’inviter à déjeuner dans son charmant appartement de l’île Saint-Louis, l’ancien cœur de Paris, non loin de Notre-Dame. Manifestement, il était un peu nerveux à la perspective de sa première visite aux Etats-Unis, selon certaines sources, on prévoyait des manifestations contre la vente d’avions français à la Libye. Il appré­hendait ses prochaines rencontres avec notre trop célèbre presse. Je tentai de le rassurer sur ces deux points. (En fait, j’aurais pu économiser ma salive en ce qui concernait les médias : il fit face à la presse avec un sang-froid naturel. Pour les protestations, ce fut une autre affaire, elles produisirent un fiasco.) Nous discutâmes de l’agenda de sa prochaine rencontre avec Nixon. Je soulignai que nous ne le mettrions pas dans l’embarras. Nous nous attache­rions surtout aux problèmes de coopé­ration pratiques plutôt qu’à leur philo­sophie. Pompidou affirma qu’il était prêt à discuter de tous les sujets d’in­térêt commun, pourvu qu’on lui épar­gnât la liturgie habituelle de l’intégra­tion de l’Otan. Il n’irait pas contre la politique de défense nationale de De Gaulle, mais il était favorable à une coopération pratique dans le domaine militaire.

Pompidou et sa femme chahutés à Chicago

Lors de sa première rencontre avec Pompidou, Nixon développa son thème favori, celui de l’équilibre du pouvoir : il était dans l’intérêt des Etats-Unis de voir une Europe économiquement forte, ainsi que le Japon. Pompidou alla directement au sujet qui était au cœur de ses préoccupations : l’"Ostpolitik". Comme tous les Européens, il déclara avoir foi en Brandt, mais il craignait que sa politique ne déchaînât des ten­dances nationalistes qui deviendraient impossibles à contenir. Le côté impatient du caractère allemand le mettait mal à l’aise. […] Pompidou conservait, à l’égard de l’Union soviétique, l’attitude de De Gaulle. Bien que se méfiant profondément des Soviets et redoutant la croissance de leur puissance, il était cependant en faveur d’une politique propre à relâcher les tensions. Les Soviets, selon Pompidou, étaient obsédés par la Chine et avaient besoin de tranquillité à l’Ouest. Leur soif de détente ne reposait donc pas sur de bons sentiments mais sur des nécessités économiques, politiques et militaires. Ils voulaient également un soutien économique, en particulier pour l’Europe de l’Est, et étaient tentés de l’obtenir de l’Allemagne. […]

La visite de Pompidou eut tout le succès qu’on en pouvait attendre. Les entretiens furent cordiaux. Les deux présidents avaient des visions semblables de l’Europe et de l’Alliance, sinon de la détente. Des mesures pratiques furent prises pour améliorer nos contacts ; un "téléphone rouge" serait installé entre les deux pays, et Michel Jobert, le bras droit de Pompidou, et moi-même servirions de contacts. Les deux présidents décidèrent d’entreprendre des discussions bilatérales militaires au niveau des états-majors. La seule note pénible du voyage fut l’incident de Chicago, où Pompidou et sa femme furent chahutés par des manifestants protestant contre la vente des avions français à la Libye. Pompidou faillit alors annuler le reste de son voyage. Il n’en fut dissuadé qu’à grand-peine, et parce que Nixon annonça qu’il assisterait au dîner offert en son honneur, à New York.

L’Histoire est parfois faite de petites choses. Cet incident renforça les sentiments ambivalents de Pompidou envers les Etats-Unis. Sur le plan intellectuel, il resta favorable à des relations plus étroites, mais, sur le plan affectif, il ne cessa jamais de considérer l’incident de Chicago comme une insulte à la France et un grave manque de courtoisie envers sa femme. Dans les souffrances de sa dernière année (il était en train de mourir d’un cancer), ce grief affectif devait renforcer toutes ses objections importantes à l’Année de l’Europe. Il donna en outre à nos différends une passion qui fut encore aiguisée par Jobert. Celui-ci, de directeur de cabinet, était devenu ministre des Affaires étrangères, passant de l’état de collaborateur effacé à celui de terreur oratoire de la diplomatie alliée.






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