Haut-Karabakh : le spectre d’une crise des réfugiés en Arménie
"Le premier devoir du gouvernement arménien est d’accueillir avec le plus grand soin nos frères et sœurs déplacés de force du Haut-Karabakh, et de répondre à leurs besoins immédiats", a déclaré le Premier ministre Nikol Pachinian, le jeudi 28 septembre. Depuis le début de la semaine, sur des centaines de kilomètres, des files de voitures d’habitants du Haut-Karabakh s’étirent le long de la serpentueuse route de Latchine pour d’abord rejoindre les villes arméniennes de Goris ou Kornidzor. Cet exode a démarré à la suite du cessez-le-feu conclu entre les autorités de l’enclave et l’Azerbaïdjan, par peur d’un nettoyage ethnique.
Déjà 100 000 réfugiés du Haut-Karabakh se sont enregistrés en Arménie, un chiffre qui a de quoi donner le vertige au gouvernement arménien : le Premier ministre a en effet indiqué tout récemment que l’Etat n’était en mesure d’accueillir que quelque 40 000 personnes.
A voir les embouteillages monstres à la frontière arménienne, le nombre de réfugiés devrait encore massivement s’accroître. Davit Babyan, ancien officiel de la république du Karabakh, a assuré à Reuters que "99,9 %" de la population partira, sachant que 120 000 Arméniens peuplaient encore le Haut-Karabakh en début de mois. Cette population n’a plus aucune garantie de sécurité face à "l’intégration totale" de l’enclave dans l’Azerbaïdjan, signée par l’ancien président de la république autoproclamée ce 28 septembre. L’entité séparatiste cessera d’exister officiellement à partir du 1er janvier 2024.
Une population désorientée
Privés de ravitaillement pendant pratiquement 10 mois en raison du blocus du corridor de Latchine par les Azerbaïdjanais, les Arméniens du Haut-Karabakh reviennent exsangues de leur patrie. "Ils sont traumatisés, épuisés et affamés, et ont besoin d’un soutien psychosocial et d’une aide d’urgence, notamment de vêtements chauds et de médicaments", explique le HCR (Haut commissariat aux réfugiés).
"Beaucoup d’entre eux sont désorientés, et ont perdu de vue leurs proches pendant les déplacements vers l’Arménie", témoigne la porte-parole du CICR (Comité international de la Croix-Rouge), seule organisation humanitaire sur place à apporter pour l’instant les premières aides et soins aux réfugiés. Lors de l’offensive de l’Azerbaïdjan du 19 septembre, des milliers d’Arméniens avaient déjà dû s’échapper à l’intérieur de l’enclave. En prenant la route plusieurs jours après pour la fuir, des centaines ont été blessés ou sont morts dans des explosions de mines qui jonchent certaines parties du trajet.
Crise du logement et de l’emploi
Les capacités d’accueil de l’Arménie, petite république montagneuse de moins de trois millions d’habitants, vont être mises rude épreuve. "Cela va représenter un choc important pour le pays, qui avait certes vécu en 2020 l’accueil de milliers d’Arméniens du Karabakh, mais pas un exode d’une telle ampleur", explique la journaliste Knar Khudoyan, basée à Erevan.
Tous vont d’abord se diriger vers la capitale, où habitent 40 % de la population de l’Arménie. La ville est en proie depuis l’année dernière à une crise du logement sans précédent, en raison en partie de l’arrivée de dizaines de milliers de Russes qui ont fui la mobilisation partielle décrétée en Russie. "En dehors d’Erevan, le reste du pays n’est pas très développé. Les meilleurs hôpitaux, écoles et universités sont dans la capitale, qui va être rapidement débordée", explique Benyamin Poghosyan, politologue arménien.
Le gouvernement arménien assure ce vendredi avoir fourni un logement à 23 % des réfugiés déjà arrivés, soit environ 17 000 personnes, dont une grande partie dans les régions. Cette aide gouvernementale concerne ceux qui n’ont pas de famille en Arménie. Ils sont alors installés temporairement dans des hôtels, des centres sociaux et des écoles, précise le HCR. Mais sans aide internationale, les réfugiés ne pourront être pris en charge dignement, selon Benyamin Poghosyan, pour qui l’aide envoyée par les Etats-Unis et l’Union européenne de 25 millions de dollars est "dérisoire" face à la gravité de la situation.
C’est toute une vie qu’il va falloir reconstruire, car tous le savent : ils ne reviendront pas à Artsakh, nom arménien pour désigner le Haut-Karabakh. Sans ressources ni emploi en Arménie, ces déplacés vont devoir s’intégrer rapidement, et ne pas compter uniquement sur l’aide de 100 000 drams (environ 240 euros) promise par le Premier ministre à chaque réfugié. "Il n’est pas impossible que des tensions surviennent entre les deux populations : les Arméniens d’Arménie, et ceux récemment arrivés", anticipe Knar Khudoyan, dans un contexte économique difficile et un marché de l’emploi saturé.
Pour l’instant, l’entraide semble primer : une grande partie de la population nationale se mobilise pour accueillir les réfugiés du Karabakh. Des groupes Facebook se forment pour les répartir dans des familles d’accueil, tandis que des collectes de nourriture et vêtements s’organisent sur les réseaux sociaux pour ravitailler les déplacés.
