Séisme au Maroc : pourquoi Rabat et Alger peineront à dépasser leurs désaccords
Depuis le séisme qui a touché le Maroc le 8 septembre, les habitants de la région de Marrakech pleurent leurs morts et vivent dans la peur de l’effondrement de leurs habitats. A rebours de la vague de solidarité internationale qui se propage à l’égard des Marocains, des Algériens se sont réjouis de la catastrophe sur les réseaux sociaux. Certains l’ont ainsi interprétée comme une punition divine en représailles de la normalisation des relations diplomatiques marocaines avec Israël. D’autres sont même allés jusqu’à regretter que le séisme n’ait pas été plus dur à l’endroit d’un pays qu’ils jugent "infidèle".
Au premier abord, une telle cruauté semble incompréhensible. L’Algérie et le Maroc, deux pays arabes, ont en commun la langue, la culture, ou encore la religion majoritaire. Sans compter que ce tremblement de terre, d’une rare intensité pour la région, a tué près de 3 000 personnes et fait des milliers de blessés. Il semblerait donc logique qu’un tel drame suscite un mouvement de solidarité absolue, et ce, quels que soient les désaccords politiques. Mais les réactions hostiles sont loin de n’être le fait que d’une poignée d’influenceurs…
"Honteuse élite marocaine"
"Je n’ai aucune solidarité avec le Maroc, ma famille a souffert de la diffamation et de la calomnie de la part de la honteuse élite marocaine", a ainsi tweeté sur X l’animateur de télévision algérien Ahmed Hafsi, selon qui "la majorité [des Marocains] se livrent à des campagnes de brimade et de moquerie envers les martyrs d’Algérie". Beaucoup d’Algériens tiennent de tels propos, considérant que le Maroc "l’a bien mérité".
Sur les réseaux sociaux, on peut par exemple entendre dans une vidéo un extrémiste demander à son Dieu que d’autres séismes frappent les Marocains, en le suppliant de faire en sorte qu’ils soient "enterrés sous des pierres et de la terre". Selon lui, la catastrophe du 8 septembre serait "le fruit des prières des citoyens [de la partie du Sahara occidental] occupée par le Maroc". Une autre vidéo largement diffusée sur YouTube montre des centaines de personnes fêtant le séisme dans le nord de l’Algérie, près de la frontière marocaine. Sur TikTok, certains ont quant à eux profité du drame pour inviter les Marocains à revenir vers leurs "frères algériens", au lieu de rester du côté des "sionistes".
"La haine algérienne envers le Maroc est transmise d’une génération à l’autre, rien ne peut la justifier, elle va continuer tant que le régime militaire sera en place. Les vrais ennemis ne sont pas les Israéliens, mais nos voisins algériens", juge, de son côté, la chaîne YouTube "La voix du Maroc".
De nombreux Algériens ont certes déclaré leur solidarité envers les Marocains. Dans les médias, certains se sont même dit prêts à faire un don de sang si leur gouvernement décidait d’ouvrir les frontières. Officiellement, l’Algérie a autorisé le survol de son espace aérien - fermé depuis septembre 2021 - aux appareils transportant de l’aide humanitaire et des blessés, et a proposé son assistance au "peuple marocain frère" au cas où le royaume le lui demanderait. Offre que Rabat a annoncé refuser le 12 septembre. Preuve, s’il en fallait, de l’étendue des divisions qui opposent les deux Etats voisins depuis des décennies…
Dissensions autour du Sahara
Pour beaucoup d’Arabes, l’Algérie est "le pays du million de martyrs", en référence à la colonisation française, de 1830 à 1962. Ce territoire est ainsi perçu comme l’incarnation du sacrifice pour la libération et l’indépendance arabes, et incarne l’appartenance à l’arabisme. Une image largement imputable au nationaliste Houari Boumediene, président de 1965 à 1978, dont l’un des faits d’armes est d’avoir imposé la langue arabe dans le pays et qui a été, en 1974, le premier chef d’Etat à parler en arabe à l’ONU. Pour lui, les frontières entre les pays arabes devaient être supprimées pour ne former qu’une seule nation afin de libérer la Palestine.
Un vœu difficilement réalisable, compte tenu de la "guerre des Sables", qui a opposé le Maroc et l’Algérie en 1963-1964 au sujet du tracé des frontières entre les deux pays au Sahara occidental, territoire riche en phosphate. Le Maroc avait ainsi réclamé une partie de cette région, qui appartenait à l’Algérie à la suite de l’indépendance, en rappelant que celle-ci était marocaine avant la colonisation. Ce que l’Algérie avait refusé.
Cette guerre, menée par Boumediene, a duré presque cinq mois, faisant des centaines de morts des deux côtés. Finalement, un cessez-le-feu a été instauré à condition d’étudier le tracé des frontières et de soumettre aux deux parties des propositions concrètes pour le règlement définitif de cette question. Mais le problème n’a jamais été réglé.
"Pas de solution à cette crise"
La concurrence et les accusations ont continué, notamment pendant la guerre civile en Algérie (1992-2002). Celle-ci accusait le Maroc d’être derrière plusieurs attentats sur son territoire. Tandis que Rabat accusait Alger de soutenir le Front Polisario, le mouvement armé de libération du Sahara occidental.
Signe de l’étendue de la discorde : lorsque l’envoyé spécial de l’ONU au Sahara occidental en 2000, James Baker, avait rendu visite aux deux parties en conflit, il avait fini par déclarer qu’il était "impossible de résoudre ce différend". Cette situation a perduré jusqu’en 2021, année où l’Algérie a jugé que la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël sous l’égide américaine était dirigée contre elle. En effet, cette normalisation passait également par la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental. Résultat : l’Algérie a coupé toutes ses relations diplomatiques et fermé ses frontières avec le Maroc.
Après des décennies de tensions, le séisme du 8 septembre aurait pu être une occasion de changer les relations entre les deux pays. Mais, pour l’heure, Rabat ne semble pas prêt à mettre les désaccords politiques de côté pour accepter la main tendue de son frère ennemi. Même pour favoriser un nouveau départ.
* Ecrivain et poète né à Damas, Omar Youssef Souleimane a participé aux manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, mais, traqué par les services secrets, a dû fuir la Syrie en 2012. Réfugié en France, il a publié chez Flammarion Le Petit Terroriste, Le Dernier Syrien et Une chambre en exil. Il publie à la rentrée Etre français.
