Que deviennent Anaïs et Emma, les deux héroïnes d'Adolescentes, docu tourné à Brive et diffusé sur Netflix ?
On se souvient de leurs frimousses de collégiennes, puis de leur mue adolescente, de leurs confidences et leurs coups de colère, de leurs parents auxquels elles se confrontaient… Sous le regard du réalisateur Sébastien Lifshitz, elles ont grandi, pendant cinq ans, sont devenues presque femmes.
Salué par la critique, le documentaire Adolescentes qui résume cinq cents heures de tournage et cinq années de leur vie en 2 h 15 les laissait sur le quai d’une gare, en 2018. Direction Paris et une fac de cinéma pour Emma, direction Limoges et l’école d’aide-soignante pour Anaïs. Cinq ans après cet épilogue, dix ans après le tournage des premières images de ce film poignant, qui est justement diffusé depuis le 15 juin sur la plateforme Netflix, La Montagne a voulu savoir ce qu’elles devenaient.
Des nouvelles d'Emma, qui est à Paris, par téléphonePhoto Natacha LamblinOn l’avait aperçue dans les allées de la Foire du livre, en novembre 2022. Elle est aussi revenue à Brive au printemps, pour le festival du moyen métrage. Mais, en ce début d’été, elle est toujours à Paris : c’est au téléphone que l’on prend des nouvelles d’Emma Jaubert. Elle accepte volontiers, elle qui confie "adorer voir ce que deviennent les gens".
Anaïs nous accueille chez elleAnaïs Chambeaudie, elle, nous reçoit dans son charmant petit appartement, à Brive. Les Corréziens l’avaient un temps croisé à la caisse d’un supermarché de l’agglomération, c’est désormais dans les couloirs de l’Ehpad de Malemort que les gens la reconnaissent et lui parlent du film. "On me reconnaît encore dans la rue », confie-t-elle. Anaïs aussi se réjouit de donner de ses nouvelles :
Je me mets à la place du spectateur, on veut toujours savoir comment ça se termine. Je pense qu’il y en a beaucoup qui se demandent ce qu’on est devenues…"
La diffusion d’Adolescentes sur Netflix"C’est une amie qui m’a envoyé un screen (une capture d’écran sur smartphone, Ndlr), raconte Emma. J’aime beaucoup Netflix donc j’étais trop contente. C’est fou ! Je regarde pas mal de séries sur Netflix, alors me dire que je fais partie de leur catalogue… "
C’est aussi une connaissance qui a alerté Anaïs. "Elle m’a envoyé un message : “t’as percé sur Netflix !” Franchement, je n’en revenais pas… J’ai mis plusieurs jours à encaisser la nouvelle. C’est énorme. Et depuis, j’ai gagné quelques abonnés sur Instagram", confie la jeune femme en riant aux éclats.
Leurs études et leur futur métierAnaïs n’avait pas obtenu son diplôme d’aide-soignante "à un point près". Rageant. Alors, depuis deux ans, elle travaille à l’Ehpad de Malemort, où elle est "ASH faisant fonction". Elle s’épanouit lorsqu’elle s’occupe des personnes âgées. "J’aime passer du temps avec elles, il y en a beaucoup qui souffrent de la solitude, la plupart n’ont pas choisi d’être là… Je me dis que je leur apporte peut-être un peu de joie de vivre…"
Face à ces patients "attachiants", comme elle dit, il y a des hauts ("parfois, ils nous racontent des petits bouts de leur passé") et des bas ("c’est très compliqué, il n’y a pas assez de moyens, de ressources, de personnel…"), mais c’est ce qu’elle veut faire. Si tout se passe bien, Anaïs repassera bientôt l’examen pour obtenir son diplôme d’aide-soignante. "À plus long terme, j’espère travailler à l’hôpital. L’aspect psychologique, c’est ce qui m’intéresse le plus."L'affiche du film. Crédit photo Ad Vitam
De son côté, Emma poursuit ses études de cinéma à Paris : elle est en deuxième année de Master et prépare un mémoire sur la représentation des troubles psychiques au cinéma. "C’est essentiel de bien les représenter pour ne pas alimenter la peur et le rejet, assure la jeune femme. Ce n’est pas du tout lié à une question intime, mais je trouve ça hyperimportant de s’intéresser à l’autre." Elle a décidé de prendre une année supplémentaire pour boucler ce travail. "Si ça marche, d’ici un an, j’aurais tourné et monté une série documentaire pour mon mémoire."
En attendant, Emma termine en ce moment un stage de deux mois à la Maison du film, une association qui accompagne la création cinématographique… "J’adore mon stage et j’adore mes collègues."
Leurs rêves d’adosDevenir actrice et réalisatrice, c’était déjà ce dont Emma rêvait, lorsque nous l’avions rencontrée, il y a trois ans. Et ça avance. Après Adolescentes, Emma a tourné dans le court métrage Loving, de Thibaut Buccellato. Inscrite dans une agence depuis un an, elle passe en moyenne un casting par mois. Sans résultat concret pour l’instant. "Mais il y a toujours beaucoup de gens pour un rôle… Quand on est acteur, on est toujours dans l’attente. À chaque fois, je fais au mieux", assure la jeune femme, qui aimerait aussi passer à la réalisation.
Alors qu’elle s’est construit sa petite vie, avec son appartement sous les toits, son petit chat et sa voiture, ses escapades dans sa familles au vert, à Argentat, Anaïs rêve en ce moment d’un grand voyage en Corée du Sud. "C’est un pays que j’aimerais découvrir." Côté professionnel, elle aimerait beaucoup travailler en psychiatrie ou en neurologie, toujours dans le domaine du soin.
Leur rapport à Brive et à la CorrèzeAnaïs n’a pas quitté la cité gaillarde : "quand on est une pure Briviste comme moi, on critique la ville et quand on s’en éloigne, elle nous manque… Mais je ne serais pas contre l’idée de partir un peu de Brive."
Emma, elle, y revient régulièrement. "Je me sens très bien à Paris et j’adore cette ville, même si c’est bien aussi de rentrer en Corrèze. Je serai à Brive cet été, avec une amie iranienne." Emma lui fera découvrir les marchés de pays : elles iront sans doute à "celui de Beynat, je l’aime beaucoup".
Leur lien d’amitiéEmma voit-elle encore Anaïs ? "Pas du tout. C’est la vie qui fait que… "En revanche, Emma demande régulièrement "des nouvelles des parents d’Anaïs, ce sont des gens que j’aime beaucoup. Et Sébastien (Lifshitz, le réalisateur d’Adolescentes, Ndlr) me donne des nouvelles d’Anaïs. Je l’avais au téléphone il y a trois jours."
Anaïs résume ainsi la situation : "on a pris des chemins différents, on a des attentes dans nos vies qui sont très différentes… On n’a plus de contact, mais je lui souhaite de réussir tout ce qu’elle entreprend."
Tous nos articles sur le documentaire Adolescentes et ses héroïnes
Leur conseil à l’adolescente qu’elles étaient il y a dix ans"Il faut se faire confiance et beaucoup plus écouter son cœur et ses émotions quand on fait les choses. On apprend cela en grandissant", estime Emma. "Je lui dirais de ne rien lâcher, lance Anaïs. Je lui dirais qu’il va y avoir des épreuves difficiles mais qu’elle est capable de surpasser ça. Je lui conseillerais de rester nature, de rester elle-même, de ne pas essayer de se changer."
L'avis de l'experte. Béatrice Sommier est enseignante-chercheuse en anthropologie sociale et marketing à la Brest Business school. L’amitié était son premier sujet de recherche, comme ethnologue."Quand on est enfant, ce qui va dominer pour tisser des liens d’amitié, ce sont les jeux ou les jouets. En grandissant, les valeurs, ou ce que Pierre Bourdieu appelait les habitus de classe, vont s’affirmer davantage." Les lieux de scolarité aussi auront une influence. Certains amis d’enfance "vont cesser de se voir pour des raisons liées aux études : ceux qui vont en lycée professionnel et ceux qui vont en lycée général ne se trouvent plus ensemble." Ce qui produit la fin d’une amitié enfantine ou adolescente, c’est donc la différence. "Ces amitiés ne s’arrêtent pas à la suite d’un conflit, d’une trahison ou que sais-je… Simplement, ça va s’effilocher. Pour peu que se greffe un déménagement, cela accélère la fin de l’amitié."Les deux héroïnes d’Adolescentes ne se voient plus aujourd’hui… "C’est assez courant", tranche Béatrice Sommier, qui se souvient, lorsqu’elle a vu le film au cinéma, s’être demandé "combien de temps vont-elles continuer à se voir ? L’amitié, c’est à la fois un sentiment et une relation sociale, rappelle Béatrice Sommier. Même si la relation s’effiloche, le sentiment n’est pas forcément mort.
Pomme Labrousse
