Emmanuel Macron ou le danger des mots tièdes
Nicolas Sarkozy aurait-il pu imaginer qu’on jugerait un jour son discours de Grenoble, prononcé il y a exactement 13 ans, un peu "en deçà de la réalité" ? L’ancien président aurait-il pu songer que cette appréciation émanerait d’un très proche d’Emmanuel Macron ? Gageons plutôt que non, confer les cris poussés à l’époque par la classe politique et médiatique, estomaquée par ce discours si droitier. "En deçà de la réalité", voilà pourtant les mots glissés à L’Express, et répétés, par cet ancien conseiller élyséen, riant franchement au moment de se souvenir que Jean-Pierre Chevènement fut cloué au pilori pour avoir traité de "sauvageons" les mineurs délinquants multirécidivistes. Désormais, l’actuel chef de l’Etat en est intimement persuadé : il faut user de mots qui frappent les esprits, qui choquent même, seul moyen de prouver que les yeux du camp progressiste sont enfin décillés.
Emmanuel Macron, qui lit tout, a prêté une attention singulière aux études d’opinion publiées depuis les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel. Il ne lui a pas échappé que la demande d’autorité croît aussi vite que l’inquiétude des Français sur les sujets de sécurité et d’immigration, comme le révèle un sondage OpinionWay paru dans Le Parisien. Il a entendu certains de ses stratèges l’alerter sur le risque qu’un énième discours sur "la lutte contre les inégalités de destin" apparaisse aujourd’hui comme décalé. Voire, inaudible. Les tentatives de compréhension, ou de simple explication sociologique des scènes d’incendies et de pillages auxquelles a assisté la France médusée passent désormais pour des signes de mollesse empreinte de naïveté. Ainsi a été vite écartée l’annonce d’un nouveau "Plan banlieue", sans doute considéré comme une réponse effarante par une grande partie des Français convaincus que l’urgence est de rétablir l’ordre dans les quartiers plutôt que de construire des MJC.
L’urgence pour le chef de l’Etat ? "Qualifier la séquence", répond un membre de sa garde rapprochée qui a plaidé dans les premiers instants qui ont suivi la mort de Nahel pour que le président "exprime de l’empathie" mais qui reconnaît sans détour "une bascule" depuis les émeutes et une attente forte dans l’électorat macroniste d’une démonstration d’autorité.
Car ne rien dire ou dire tièdement, c’est aussi offrir à Marine Le Pen la possibilité d’accuser le président de déni de réalité. Or "petit à petit les barrières mentales tombent, poursuit notre interlocuteur. Et tant qu’on ne l’a pas régulé, le système médiatique est fait de radicalités, comme on est les seuls à ne pas l’être - radical -, les autres prennent des parts de marché". Sauf que le passage à l’acte a un coût. Un mois et demi après la polémique sur l’emploi du terme "décivilisation", Emmanuel Macron est-il prêt à relancer la machine ?
