Cagnottes et pots de départ : n’ayez pas peur de passer pour un radin
Grosse réflexion. Il y en a deux qui viennent d’annoncer leur départ, et voilà que, moins de dix minutes plus tard montre en main, les premiers messages arrivent pour inviter à participer à la cagnotte des partants. Si l’on a un peu travaillé avec la première, on voit à peine à quoi ressemble le second. Petit appel discret à une personne de son service pour savoir s’il était apprécié. Reste à s’interroger sur la somme. Ni Crésus ni radin, il faut rester dans une sorte de moyenne, car l’espion logiciel indique au centime près combien chacun donne et cela fournit un motif de discussion aux langues de vipère autoproclamées expertes-comptables option chasseuses de cadeaux. Ne pas être non plus le premier ni le dernier, après 26 relances, c’est tout un art, un rituel codifié sous le regard de tous. Quand c’est un chef qui fait ses cartons, il y a deux écoles : ceux qui ignorent superbement les mails de relance en mode "allez… au revoir ! On ne se verra plus", et ceux qui veulent, jusqu’au bout, rester déférents à l’égard de leur hiérarchie. Quelle complexité ! Et que dire du pot que l’on nous impose alors qu’on a sport à la même heure ? "La ‘culture de la cagnotte’ est très française, mais, comme tout, trop de cagnottes tue la cagnotte", analyse Tania Mintsa, consultante chief happiness officer (CHO, responsable du bonheur en entreprise).
Un contrôle social redoutable
"JC de la compta part à la retraite ? Maryline fête ses 50 ans ? Aurélien a eu un petit quatrième ? Maria est grand-mère ?… Cagnottons !" décrit l’experte. Tout en effet est prétexte à solliciter le porte-monnaie, mais, si l’intention de faire plaisir ou de rendre hommage est louable et montre une bienveillance collective à l’égard de la personne fêtée, le côté systématique et obligatoire en fait une contrainte. Une sorte de contrôle social redoutable, tant il est tricoté de bonnes intentions. C’est la perversité d’une bonne action fondée sur l’intérêt général, la cohésion affirmée qu’il ne faut surtout pas contrarier, sous peine d’être mis à l’index façon "surveillance du déviant". Toujours les vipères qui surveillent. Quid du libre arbitre ? Quid de la liberté ? "Il est primordial de savoir que la participation aux cagnottes et aux pots n’est nullement obligatoire. Il est important de le rappeler, afin qu’aucun collaborateur ne se sente mal à l’aise", répond Tania Mintsa. Participer à un pot et/ou à une cagnotte, c’est participer à améliorer la cohésion d’équipe. Certes. Mais quelle attitude adopter si on ne connaît pas la personne ? Si on n’a pas d’affinités avec elle ou si, tout simplement, on n’a pas les moyens de sortir une pièce ou un billet ? "She works hard for the money, so hard for it, honey, chantait Donna Summer, justifiant le train de vie de son héroïne. It’s a sacrifice working day to day, for little money, just tips for pay…" "Pas de panique, vous n’irez pas griller en enfer pour non-participation !" confirme la CHO, qui milite pour la déculpabilisation. "La sursollicitation des collaborateurs à tendance à les désengager totalement de la cause. Il est conseillé aux organisateurs de bien préciser le fait que la participation est sur la base du volontariat et qu’elle peut être anonyme. Ainsi la personne ne se sentira pas jugée si elle n’a pas mis la main à la poche, qu’elle qu’en soit la raison."
Trouver d’autres façons de fêter
Bien entendu, il serait inopportun de passer à l’autre extrême : celui de laisser partir le collègue sans un signe, voire, comme dans le film Brazil, oublier jusqu’à son existence. Il y a évidemment des alternatives aux pots et aux cagnottes : encore faut-il les imaginer et les mettre en œuvre. "Pourquoi ne pas tout simplement souhaiter un départ ou un événement en faisant une action collective en lieu et place d’une cagnotte ? Par exemple, mettre à contribution le service digital pour créer un encart dans la newsletter interne, ou encore afficher un article valorisant dans la salle de pause au vu de tous, redécorer le bureau de l’intéressé·e avec des Post-it…" suggère Tania Mintsa. Une feuille A3 avec les dédicaces de tous ceux qui ont travaillé avec, ou tout simplement apprécié, la personne qui s’en va est une façon originale d’individualiser son départ. Quant aux pots qui font frémir en aval ceux qui devront nettoyer et, en amont, ceux qui se mettent la pression à comptabiliser le nombre de cacahuètes rapportées aux gorgées d’alcool ou de boissons gazeuses… Pourquoi ne pas se faire une virée à quelques-uns, hors de l’entreprise, sans vipère et sans communiqué général ? Offrir juste un café au partant. "Bien sûr, une cagnotte et un pot de temps en temps, c’est très sympa. Le tout est de rester dans le raisonnable et de respecter les choix de chacun", souligne l’experte. Liberté, liberté chérie…
