La "chambre du poilu" à Bélâbre dans l'Indre, un lieu figé pour l'amour du fils adoré
Quand on entre, on ne ressent rien ou presque. La pièce est petite, sombre, encombrée d’objets de toutes sortes. Puis la visite commence. Et l’émotion monte inexorablement.
À Bélâbre dans l’Indre, la chambre d’Hubert Rochereau, sous-lieutenant de dragons, mort au combat à 21 ans le 25 avril 1918, est restée telle qu’elle était à la fin de la Grande Guerre. Et chacun des objets qui la parsèment raconte un peu de l’histoire de ce jeune homme. Surtout, ils racontent tout l’amour que ses parents avaient pour lui, ce fils unique chéri dont ils n’ont jamais pu faire le deuil.
Toute une vie dans une pièceUne fois la lumière autorisée à inonder la pièce par les volets ouverts, le regard s’affole. Il y a les vareuses mangées aux mites, les armes et les pièces d’équipement accrochées aux murs, le couvre-lit au crochet, une lampe de poche, un pot à cigarette, les œuvres d’Alfred de Musset. Il y en a partout, dans les tiroirs, dans les armoires, sur les meubles. Cinq-cent-cinquante objets au total.
Toute la courte vie d’Hubert Rochereau est là, étalée devant le visiteur. On le voit élève studieux lorsqu’il prépare son entrée à Saint-Cyr. On l’imagine féru de belles lettres, auteur à ses heures d’une pièce de théâtre dont le manuscrit traîne dans un tiroir. On le découvre vrai soldat du front, comme en attestent les quatre brisques qui ornent la manche de son uniforme (*). On le sent bon camarade, comme sur ces photos de détente, loin des combats.
Dans la pénombre d’un compartiment du secrétaire, une plaque de métal échappe aux regards. Il faut savoir qu’elle est là. Elle est pourtant le témoin de la mort d’Hubert. Sur l’endroit, son nom est gravé. Sur l’envers, Alphonse Rochereau a écrit quelques lignes. "Plaque gravée en hâte au burin par le chef armurier du régiment et clouée sur le cerceuil primitif fait pendant la bataille du Mont Kemmel…" La faute d’orthographe est peut-être due à l’émotion, le reste du texte est parfait. Mais on sent qu’il a dû lui en coûter de l’écrire. "Le pauvre enfant emporté mourant du champ de bataille, un éclat d’obus dans la région temporale gauche…"
Alphonse Rochereau et sa femme Marie, que l’on découvre en tenue de grand deuil sur une photo jaunie, étaient en adoration devant leur fils. Et cette pièce qu’ils ont aménagée pour l’éternité regorge des preuves de cette dévotion.Il y a cette plaque gravée bien sûr. Il y a aussi cette petite fiole posée sur le bureau. Sur l’étiquette, on reconnaît la belle écriture, maintenant familière, d’Alphonse Rochereau. La petite bouteille contient de la terre, cette "terre de Flandre sur laquelle notre cher enfant est tombé et qui a conservé ses restes pendant quatre années".
Décoré à titre posthumeEntre deux armoires, sous un sabre de cavalerie du XIXe siècle, deux malles portent le nom d’Hubert Rochereau. Elles contiennent des richesses. Et l’on imagine les époux Rochereau y déposant religieusement, pour la postérité, ces paquets non entamés de cigarettes anglaises. Tout comme on imagine Alphonse transcrivant patiemment, sur des dizaines de cahiers d’écoliers, la correspondance pléthorique que la famille a échangée durant ces années. On l’entrevoit enfin placer des feuilles de laurier entre ces cahiers pour qu’ils se conservent au mieux dans l’obscurité de la malle fermée.
Un immense portrait en pied d’Hubert Rochereau surveille, sentinelle inanimée, la pièce et ses trésors. Le jeune homme, cravache sous le bras, gants de basane entre les mains et décorations pendantes, pose en uniforme. Il se dégage de cette photographie une sensation étrange que l’on met un peu de temps à analyser. Les décorations que porte Hubert, la Légion d’honneur et la Croix de guerre, lui ont été décernées à titre posthume. Et le 15e Dragons n’a reçu la fourragère que le 25 avril 1919. Lorsque le cliché a été pris, Hubert ne pouvait pas avoir ces attributs.
Les époux Rochereau ont fait retoucher la photo pour avoir une image de leur fils tel qu’il aurait été s’il était revenu. Ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est de l’amour.
(*) Les brisques sont les chevrons que portent les soldats sur leur manche gauche. Une brisque correspond à six mois de présence au front.
La chambre d’Hubert va être reconstituéeQuelques mois avant leur décès, respectivement en décembre 1936 et en janvier 1937, Alphonse et Marie ont quitté leur maison en laissant une consigne expresse, ceux qui prendront possession des lieux devront s’engager à ne rien toucher dans la chambre d’Hubert pendant cinq cents ans. Aujourd’hui, cette clause n’a plus beaucoup de sens, d’autant que les nouveaux propriétaires souhaitent récupérer leur bien. Alors, le projet un peu fou de reconstituer la chambre d’Hubert dans un autre endroit est né. "Nous avons commencé par numériser la pièce, explique Michel Jouanneau, le conseiller municipal en charge du projet. Durant l’été, nous allons transférer tous les objets dans un endroit sécurisé et secret. Nous essayerons même de récupérer quelques laies du papier peint." Cette première phase achevée, un appel de fonds sera lancé. "Et je pense que nous serons en mesure d’ouvrir dans le courant de l’année 2025."
Patrice Herreyre
