Crise de l'eau : "La population ne se rend pas compte à quel point la situation est tragique"
La France va manquer d’eau douce et les élus, comme la population, n’ont pas encore mesuré l’ampleur du problème. Dans un rapport qui sort ce lundi 3 juillet, l’Académie des technologies tire la sonnette d’alarme et se penche sur les solutions que notre pays va devoir mettre en place. Certaines mesures, comme les retenues d’eau en montagne ou les compteurs chez les agriculteurs, ne vont pas plaire. Entretien avec Yves Levi, vice-président du pôle Environnement et impact du changement climatique.
L’Express : Pourquoi l’Académie des technologies publie-t-elle ce rapport quelques mois après le Plan Eau annoncé par l’exécutif ? Celui-ci est-il insuffisant ?
Yves Levi : On ne peut pas comparer les deux. Nous n’avons pas vocation à faire un plan national pour tout le monde. Nous nous sommes concentrés sur l’un des éléments de cette stratégie, à savoir les technologies utiles pour la production d’eau douce. Dans le chemin tracé par le gouvernement, on voit qu’il faut aller davantage vers la réutilisation des eaux usées. Mais les autres possibilités techniques ne sont pas évoquées. Nous nous sommes donc penchés sur le dessalement de l’eau ou encore le stockage. Mais le point de départ de notre réflexion, c’est la situation inquiétante de la France. Je ne jetterai pas la pierre à tous ceux qui découvrent le sujet du manque d’eau douce en France. Mais je pense que l’ensemble de la communauté nationale ne s’est pas rendu compte à quel point les choses s’accéléraient et devenaient véritablement tragiques. La réduction des débits moyens et d’étiage va s’aggraver en période sèche, en induisant des impacts sur la qualité des eaux, et augmenter les conflits d’usage. L’évapotranspiration devient un phénomène important, et ce n’est pas une bonne nouvelle. Il va falloir nous adapter. Le problème, c’est que nous avons pris du retard.
Quelles sont les solutions que la France va devoir mettre en œuvre ?
On a beaucoup parlé de la réutilisation des eaux usées. Cela peut effectivement être intéressant, tout comme la recharge des nappes phréatiques, une pratique déjà à l’œuvre dans certaines régions comme l’Ile-de-France. Cependant, il va aussi falloir se poser la question du dessalement. Pour l’instant, celui-ci n’est pas économiquement intéressant. Mais cela pourrait évoluer à l’avenir. Compte tenu du réchauffement climatique, de plus en plus de gens vont se déplacer et chercher à habiter au bord de la mer, espérant y trouver un peu plus de fraîcheur. Certaines villes - c’est le cas notamment en Vendée - pourraient manquer d’eau douce dans les périodes d’été marquées par une surpopulation.
Pour ces agglomérations, le dessalement deviendra peut-être indispensable dans une quinzaine d’années. Nous avons également réfléchi au cas de la montagne. Imaginons que dans 40 ans, il n’y ait quasiment plus de neige. Si l’on veut soutenir les débits des rivières, il nous faudra sans doute multiplier les retenues collinaires. La population l’acceptera-t-elle ? Il faudra lui montrer qu’il s’agit d’une installation d’intérêt public, permettant d’augmenter le débit des rivières, de faire vivre les poissons et de distribuer de l’eau potable, et pas d’une initiative profitant uniquement à un petit groupe privé.
Les fameuses bassines feront-elles aussi partie des options ?
Oui, à condition de bien faire les choses et de ne pas se retrouver noyé par l’idéologie. Si dans une région touchée par le manque d’eau, l’ensemble des acteurs - industriels, agriculteurs, pouvoirs publics - se mettent d’accord pour stocker de l’eau de cette manière, si les prélèvements dans la nappe ont lieu en hiver quand celle-ci est bien pleine et que ce processus reste bien contrôlé par les géologues, et enfin, si la moitié de l’eau ne part pas en évaporation, alors il n’y a pas de problème. Mais vous voyez bien qu’il s’agit d’un sujet complexe, qui n’est ni tout blanc, ni tout noir. De la même manière, la situation en Lorraine n’est pas la même que dans le Sud-Ouest où le manque d’eau se ressent beaucoup plus fortement. L’adaptation sera donc locale, au cas par cas. Ce qui suppose un recensement précis des besoins.
Ce travail a-t-il été effectué ?
Si vous demandez au président d’une communauté de communes d’une grande ville, ou à un maire, quels sont les postes de consommation d’eau - lavage des camions, des rues, immeubles publics, piscines… - sur lesquels on peut commencer à baisser les prélèvements, j’ai bien peur qu’il vous dise qu’il n’en sait rien. Donc, l’un des points clés du rapport, c’est de dire qu’il ne faut pas se jeter sur la technologie en se disant qu’on va "faire de l’eau". Commençons d’abord par effectuer des prévisions d’évolution de la ressource. Cela a été fait, dans une certaine mesure, par les agences de l’eau et certaines grandes communautés de communes qui avaient senti le problème arriver. Nous ne partons donc pas de zéro. Mais jusqu’ici, ce travail avançait doucement. On ne sentait pas la grosse crise arriver. Désormais, l’année 2022 l’a montré, nous rentrons dans le dur.
