Un débat d'idées arraisonné par les médias
L’époque est aux écrans, aux chaînes d’info en continu, au web, aux réseaux sociaux. Les idées cheminent au sein d’un flot d’images et de commentaires à chaud. Des intellectuels se font cependant encore entendre."Un intellectuel, c’est-à-dire une personnalité du monde culturel qui prend position dans le débat public sur des problèmes d’intérêt général, n’est pas une figure nouvelle, rappelle Rémy Rieffel, auteur de L’emprise médiatique sur le débat d’idées. Trente années de vie intellectuelle (1989-2019)*. Cette figure, intrinsèquement liée aux supports de communication, remonte au XVIIIe siècle. L’affaire Dreyfus (1894-1906) l'a popularisée."Plus récemment, l’émergence du web, créé en 1989, a élargi son champ d’intervention. "Cette même année, reprend le sociologue, la chute du mur de Berlin a entraîné la marginalisation de l’idéologie communiste. Sa rivale néolibérale s’est partout imposée concomitamment au développement des nouvelles technologies qui promeuvent un monde plus connecté, moins vertical, socialement moins cloisonné. Cet essor s’est aussi accompagné de celui des principes managériaux d’efficacité et de performance. Les chiffres, désormais, l’emportent sur tout autre considération, y compris dans le monde intellectuel."
Dépendance accrue"À l’université, poursuit-il, les budgets sont souvent alloués aux dossiers de recherches jugés les plus porteurs et rentables. Les thèmes de recherche 'médiagéniques', notamment en sciences humaines et sociales, sont parfois privilégiés : la dépendance du monde intellectuel aux médias, traditionnels et numériques, au pouvoir de sélection, de cadrage et de consécration exercé par les journalistes et les nouveaux influenceurs, s’est accrue. Les recherches novatrices sont publiées par quelques maisons d’édition de taille moyenne et de petites au confluent de l’édition savante et militante. Une grande partie des jeunes chercheurs investit aussi d’autres espaces d’expression : blogs, revues en ligne, festivals, chaînes Youtube. Certains journaux continuent à jouer un rôle important et quelques jeunes chercheurs, à l’occasion, passent à la télévision."
Faute d’accès au grand public, certaines recherches peinent à oxygéner un débat accaparé par les « bons clients » des médias qui ont une opinion sur tout. "Certains s’avèrent toutefois d’excellents passeurs, nuance Rémy Rieffel. Disposant d’une forte visibilité publique, mais d’une faible reconnaissance symbolique, ces 'intellectuels médiatiques' diffèrent des 'intellectuels médiatisés', qui interviennent en fonction de leur expertise et de leur compétence, et des 'intellectuels invisibilisés', sous-exposés parce qu’ignorés des journalistes.""Avec l’avènement du numérique et de la logique d’audience, relève le sociologue, les médias traditionnels glissent peu à peu vers plus d’immédiateté à la manière des réseaux sociaux et de la toile qui fonctionnent à l’émotion, à la réactivité. La majorité des internautes est cependant suiviste : ceux qui s’expriment constituent une petite minorité. Rumeurs et fake news pullulent. Les idées les plus radicales, parce que plus saillantes, prévalent. Les sites très polarisés de l’extrême droite et de l’extrême gauche exercent ainsi une influence bien plus forte sur le web que leur poids politique."
"En pleine période de réchauffement médiatique""C’est, pointe-t-il, plutôt une bonne chose que tout le monde puisse s’exprimer, si ce n’est que les pouvoirs publics peinent à obliger les plateformes à plus de modération et de régulation. On sait où mène cette surenchère d’agressivité. Les États-Unis et leur démocratie fracturée n’ont pas fini d’en payer le prix."En France aussi, le paysage culturel a globalement changé : "On est, comme le dit le sociologue Dominique Boullier, en pleine période de réchauffement médiatique. Un retournement d’hégémonie intellectuelle s’est par ailleurs opéré. Les valeurs de gauche, dominantes dans le paysage intellectuel des années 1960 et 1970 avec Le Nouvel Observateur pour sismographe, sont depuis une dizaine d’années supplantées par celles de la droite conservatrice portées par des titres comme Valeurs actuelles, Causeur ou Le Figaro."
Autre changement : la parole n’est plus seulement masculine. "Historiennes comme Michelle Perrot et Mona Ozouf, philosophes comme Barbarin Cassin ou Sandra Laugier, écrivaines engagées comme Annie Ernaux, et d’autres encore, les voix des femmes comptent désormais, note Rémy Rieffel. Et, à l’université, la féminisation est lente, mais progresse ainsi que dans les médias où 48 % des journalistes sont aujourd’hui des femmes. Le féminisme, le genre et l’environnement sont devenus des questions plus prégnantes."(*) PUF, octobre 2022, 24 euros.
Jérôme Pilleyre
