Vivre-ensemble : pourquoi un vrai libéral se mêle de ce qui le regarde
Dans un court texte écrit il y a plus de vingt-cinq ans (1), le philosophe politique et penseur libéral américain Gerald Gaus (1952-2020) tentait une réhabilitation d’Ebenezer Scrooge, le protagoniste du conte de Charles Dickens Un chant de Noël, dont l’égoïsme a parfois été associé de manière simpliste à une forme de cupidité libérale. Le texte de Gaus mérite d’être relu aujourd’hui, non parce qu’il défendrait l’égoïsme ou la cupidité, mais parce qu’il souligne que derrière le personnage de Scrooge se cache une vertu au cœur de la conception libérale du vivre-ensemble : avoir la capacité de se retenir d’interférer dans la manière dont les autres choisissent de vivre ou, dit autrement, savoir "s’occuper de ses affaires".
Que, d’un point de vue libéral, cette capacité soit considérée comme une vertu semble nourrir les critiques du libéralisme. Après tout, n’est-ce pas justifié d’interférer dans les modes de vie de nos voisins, si nous pensons avoir de bonnes raisons de le faire, des raisons parfois en lien avec la survie de notre propre mode de vie, de notre nation, voire de notre planète ?
Les raisons d’interférer dans la vie des autres
On peut aisément comprendre le désir de vivre entouré d’individus et de populations dont nous estimons les mœurs, coutumes et idées. On peut également comprendre la volonté de préserver les modes de vie et les croyances auxquels nous attachons une valeur particulière car participant de notre identité, personnelle et sociale. Cependant, comme l’ont souligné de nombreux penseurs libéraux, comme John Stuart Mill ou John Rawls, une société libre qui respecte les libertés civiles et politiques tend naturellement à engendrer une diversité des comportements et des croyances. Cette diversité peut porter atteinte à la poursuite de certains projets de vie ou de société qui requièrent la participation et la coopération de l’ensemble de la population. C’est une réalité qui ne peut être discutée : dans une société libre, certains modes de vie ne vont pas prospérer, se transformeront, voire disparaîtront. Apprendre à ne pas interférer dans la vie des autres implique d’accepter ce fait.
Une autre forme de résistance à la vertu libérale de la non-interférence vient de la crainte que, en laissant aux autres le loisir de choisir ce qu’ils lisent, ce qu’ils regardent à la télévision ou sur Internet, on ne prenne le risque de générer des comportements dommageables voire dangereux pour soi ou pour la société. Gaus écrit à l’époque son texte en réponse à des réactions survenues à l’occasion de la sortie du film The People vs. Larry Flynt. D’un certain point de vue féministe (qui n’est pas le point de vue féministe), par la vision de la femme qu’elle promeut, la pornographie serait susceptible de causer des comportements violents des hommes envers les femmes. L’époque contemporaine révèle des préoccupations similaires sur de nombreux sujets. Nous sommes naturellement inclinés à identifier un lien causal entre certaines croyances et représentations et des comportements déterminés. Si ces comportements sont perçus comme nuisibles, il faut alors s’attaquer à leur racine. Passons sur le fait qu’identifier un tel lien causal est une pratique délicate et sera toujours soumis à une forte incertitude scientifique. Gaus nous rappelle qu’il n’y a de société libérale que peuplée d’individus considérés comme moralement autonomes, autrement dit dont les comportements ne sont pas nécessairement déterminés par leurs pulsions, désirs et croyances plus ou moins fantaisistes. Invoquer un lien causal entre pulsions, désirs, croyances d’un côté et comportements de l’autre revient à nier cette autonomie. Nier cette autonomie implique de ne plus voir l’autre comme une personne moralement responsable de ses actes mais comme un automate doté d’un statut moral inférieur.
On pourra objecter que le problème est d’une autre nature : laisser les gens penser, s’exprimer et vivre comme ils l’entendent est fortement susceptible de favoriser la propagation d’idées et de représentations qui nous déplaisent, voire que nous considérons comme attentant à notre identité et dignité. Ce serait en soi un motif suffisant pour interférer dans la vie des autres. On comprend toutefois que dans une société diverse où, par définition, les individus ne partagent pas tous les mêmes croyances et opinions, les mêmes mœurs, il est inévitable que de telles idées et représentations se développent. Le seul moyen de les contrôler de manière (éventuellement) effective est de réduire drastiquement la diversité de la société, autrement dit de renoncer inévitablement à certaines libertés civiles. Les pourfendeurs de la société libérale objecteront que, de leur point de vue, le fait que les autres aient des idées qui insultent leur groupe ou leur identité sociale est une atteinte à leurs propres libertés civiles. Gerald Gaus note que, s’ils ont raison, alors la société libérale est une impossibilité. Les libertés civiles nous donnent des droits qui délimitent une sphère au sein de laquelle nous sommes libres de penser et d’agir comme nous le souhaitons. Il n’y a pas de libertés civiles si cette sphère n’existe pas. Son étendue est et restera un sujet de discussion dans une société libérale ; une chose est certaine cependant, elle ne saurait comprendre un droit à demander que les pensées, paroles et actes des autres soient tels que nous les approuvions.
Le vivre-ensemble libéral, un modèle exigeant
La morale à tirer de ces réflexions est que le vivre-ensemble libéral est exigeant. Il est exigeant, parce qu’il nous demande de réfréner la tentation quasi instinctive de se mêler des affaires des autres. Cette tentation est d’autant plus difficile à contenir qu’elle est, parfois au moins, fondée sur des raisons intelligibles. Le vivre-ensemble ne peut pas être seulement de vivre chacun sa vie sans jamais subir une quelconque interférence. Les sciences sociales et la philosophie – y compris libérale – nous ont largement enseigné qu’un individualisme radical a des effets socialement néfastes. Pour reprendre la distinction célèbre de Benjamin Constant, si les "libertés des modernes", celles qui nous permettent de vivre et de nous exprimer comme nous l’entendons, sont essentielles, les "libertés des anciens", celles qui nous permettent de participer à notre destinée collective et donc d’imposer un cadre social et politique dans lequel les vies individuelles peuvent évoluer, n’en restent pas moins indispensables.
Il n’y a toutefois pas de société libérale, avec tous les bénéfices qui l’accompagnent – celui de la prospérité économique, celui de pouvoir s’affranchir de toute forme d’autorité arbitraire –, en l’absence du présupposé que ses membres sont tous également moralement autonomes et raisonnables. Si l’on accepte ce présupposé, alors nous devons admettre qu’en règle générale les raisons de laisser les autres vivre comme ils l’entendent sont plus fortes que celles qui nous poussent à vouloir interférer. Si l’on rejette ce présupposé, c’est que l’on affirme d’emblée que certains individus ont une autorité naturelle sur d’autres.
(1) "On the Difficult Virtue of Minding One’s Own Business : Towards the Political Rehabilitation of Ebenezer Scrooge (De la difficile vertu de s’occuper de ses affaires : vers la réhabilitation politique d’Ebenezer Scrooge)", par Gerald Gaus. The Philosopher, n° 5, 1997, pp. 24-28.
* Cyril Hédoin est professeur de sciences économiques à l’université de Reims-Champagne-Ardenne.
