Mais comment Isabelle Boulay a osé, osé Alain Bashung ?
"Marcher sur l’eau, éviter les péages, jamais souffrir, juste faire hennir les chevaux du plaisir… ". C’est de cette strophe issue de la chanson Osez Joséphine d’Alain Bashung, qu’Isabelle Boulay a extrait le titre de son nouvel album. Un album de reprises mais aussi de surprises, tant la rencontre entre l’artiste alsacien et l’interprète québécoise pouvait sembler sinon improbable, du moins une aventure musicale périlleuse.
Elle s’en explique ainsi : "Ça faisait des années que je tournais autour de son œuvre, je la trouvais tellement exigeante, d’un point de vue littéraire et musical. C’est comme si j’avais regardé ses chansons courir comme des chevaux sauvages et que je me disais avoir envie d’en monter au moins une."
Les chevaux du plaisir, l’album Boulay chante Bashung est, plus qu’un galop osé, un attelage convaincant. Sans doute parce que l’interprète a abordé ces onze chansons avec respect et humilité, tout en les faisant siennes.
Autour de la chanteuse et du réalisateur Gus van Go, a été réuni un aréopage international de musiciens, français (le guitariste Eric Sauviat), québécois (le batteur Pierre Fortin) et américains (les multi-instrumentistes Chris Soper et Jesse Singer). Entrée en studio pour enregistrer trois chansons en une semaine, l’équipe réussira à parachever onze titres, extraits des albums Chatterton, Osez Joséphine, Fantaisie militaire, Bleu Pétrole et En Amont.
Présentez-nous votre Bashung ?"C’est un artiste de très haute voltige, presque un intouchable. J’ai pourtant eu l’audace de m’immerger dans ses chansons, mais je ne le regrette pas du tout. Son œuvre est insaisissable, et c’est pour cela qu’on peut l’interpréter à des degrés très différents. Ce sont des chansons d’une grande littérarité, des chansons surréalistes. Elle témoigne de la particularité de la personnalité de Bashung qui est une énigme à elle seule. Il cultivait le mystère, mais était en fait quelqu’un d’extrêmement simple et modeste. Il a inventé, au-delà de la poésie, une véritable langue. Tout me plaisait dans cette aventure. Auparavant, je me suis essayée à son répertoire sans parvenir à le cerner, à atteindre le sommet. Ce n’est pas un album que j’ai prémédité. Il est arrivé comme ça, sur un concours de circonstances, en suivant des signes auxquels je crois et qui m’ont amenée à me mouiller véritablement."
Des signes ?"Il y a ma rencontre par hasard, lors d’une fête donnée par Mika, avec Doriand, auteur qui a travaillé avec Bashung sur l’album posthume En amont. Deux mois avant, alors que j’étais coach à The Voice au Québéc, j’avais justement travaillé sur une de ses chansons que j’avais recommandée à un candidat. Après ça, je n’arrêtais pas de voir des coquelicots partout, c’est l’image de l’album de Bashung. J’ai revu Doriand pour qu’il m’écrive des chansons originales. Et lors d’un de nos rendez-vous, rue des Abbesses à Paris, on s’est retrouvé par hasard devant la boulangerie aux coquelicots… Il y a eu comme un appel. Je me suis laissé tenter par Bashung."
Tout s’est bien passé durant l’enregistrement ?"Je me suis pour cela bien entourée. Le matin où je devais entrer au studio, j’ai téléphoné à Jean Fauque, le parolier le plus régulier de Bashung, pour lui dire que j’allais essayer d’enregistrer des chansons d’Alain.
Jean Fauque, parolier d'Alain Bashung m'a juste dit : “C’est une bonne nouvelle, depuis le temps que je rêvais qu’une femme le fasse “.
Tout le monde avait à cœur de donner quelque chose de bien à faire écouter à Alain Bashung s’il était toujours en vie. J’ai ensuite fait écouter les mixages à sa veuve qui m’a envoyé en retour un très beau message soulignant que ces reprises étaient très dignes, avec beaucoup d’élégance avec le parti pris country est fort. À partir du moment où j’avais la bénédiction des personnes que je souhaitais…"
Quels étaient les pièges à éviter dans ces reprises ?"De base, je n’aime pas la mièvrerie, les exercices de styles et les caricatures. Il fallait garder une distance, une pudeur, même si certaines chansons sont très explicites. Musicalement, il fallait aussi marquer la différence, montrer à la fois mon caractère et la patte du réalisteur Gus van Go, ex-leader d’un groupe de ska-punk dans les années 90, au moment où j’ai moi-même découvert Alain Bashung. Et je savais que Bashung avait une grande fascination pour l’Amérique. On a alors pensé que la musique country avait vraiment sa place ici."
Interpréter, c’est parfois redécouvrir. Cela a été votre cas ?
"J’avais effectivement certaines idées sur des chansons, mais je n’ai pas voulu les gommer totalement.
Dans Ma petite entreprise, lui était visiblement dans quelque chose d’une extrêmement profondeur, mais en même temps, cette chanson disait beaucoup de son humour, sa désinvolture, voire son côté subversif. Je n’avais pas perçu ça avec autant de force.
Mais les chansons, ça sert aussi à ouvrir des fenêtres sur sa propre personnalité, à activer une fantasmagorie qui n’est pas forcément celle de l’auteur. C’est d’ailleurs une des qualités des textes de Bashung et cela explique pourquoi il mettait autant de temps à les écrire avec ses paroliers, contrairement à ses musiques qui tenaient plus du jaillissement."
Propos recueillis par Pierre-Olivier Febvret
