Immigration : la petite bouffée d’oxygène de LR
Eric Ciotti ne doit pas être superstitieux. Le 8 janvier dernier, le président des Républicains (LR) approuvait dans un entretien au JDD la réforme des retraites du gouvernement. On connaît la suite : un parti déchiré et des plaies toujours vives. C’est dans le même hebdomadaire que, le dimanche 21 mai, le député des Alpes-Maritimes, le patron du groupe LR à l’Assemblée, Olivier Marleix, et son homologue au Sénat, Bruno Retailleau, ont détaillé deux propositions de loi sur l’immigration. Avec un mot d’ordre limpide : "Mettre un coup d’arrêt à l’immigration de masse." A droite toute ! Une proposition de loi constitutionnelle vise à déroger au droit européen ou permettre l’introduction de quotas migratoires. Une loi ordinaire réforme l’aide médicale d’Etat, restreint le droit du sol et encadre l’accès des étrangers à la protection sociale.
Le gouvernement, qui prépare son propre texte, est prévenu. "Pour nous, c’est ça ou rien", tonne Olivier Marleix. Et pas question d’adouber un titre de séjour pour les métiers en tension, dispositif prévu dans la première version du projet de l’exécutif. "Ce n’est pas négociable", tranche Eric Ciotti. La droite n’est pas dans une logique de négociation. Elle somme l’exécutif d’approuver son contre-projet. "C’est un exercice unilatéral, proche de la lettre au père Noël", sourit un sénateur centriste. Sans surprise, le gouvernement a opposé dès dimanche soir une fin de non-recevoir aux propositions de LR.
Besoin d’unité
La droite n’est guère surprise par ces réticences. L’essentiel est ailleurs. Son projet relève avant tout d’un exercice de communication. LR présente un visage uni, loin du psychodrame des retraites. A l’inverse des sujets économiques et sociaux, l’immigration est un objet consensuel en interne. La mise en scène dans Le JDD – les trois ténors de la droite prenant la pose ensemble – illustre ce souci du rassemblement.
Eric Ciotti sait combien son approbation de la réforme des retraites a brouillé son image d’opposant à Emmanuel Macron. En montrant les muscles régaliens, LR met en lumière ses divergences avec un chef de l’Etat mal à l’aise avec le thème de l’immigration. Le gouvernement doit composer une majorité hétéroclite ? Les Républicains sont unis. L’exécutif hésite sur le calendrier et le contenu de son texte ? La droite a une proposition clefs en main. "Nous disons au gouvernement : 'Si vous hésitez et préparez un texte mi-chèvre, mi-chou, vous nous trouverez sur votre chemin'", résume la secrétaire générale de LR, Annie Genevard.
Le RN crie au pillage
En pleine crise existentielle, la droite cherche des marqueurs de différenciation avec le macronisme. Se montrer intraitable sur l’immigration, c’est aussi justifier sa raison d’être. "Ce thème est une des dernières digues qui les séparent de la majorité, note un sénateur. S’ils votaient le texte immigration, le Rassemblement national dirait : 'Macron-Ciotti, même combat.'" L’extrême droite ne le dira pas. Elle crie plutôt au pillage. Sur les réseaux sociaux, les membres du RN épinglent les emprunts supposés de LR au programme de Marine Le Pen. Un "copié-collé éhonté", fulmine le député RN Jean-Philippe Tanguy. C’est toute la difficulté de desserrer un étau : ce qu’on gagne en singularité sur sa gauche, on risque de le perdre sur sa droite. Et de jouer un jeu à somme nulle.
L’intransigeance de la droite met enfin en péril le projet du gouvernement. Elisabeth Borne a annoncé de nouvelles "concertations" pour présenter un texte "en juillet". Mais la quête d’un compromis entre la majorité et LR semble impossible, tant un fossé sépare les deux camps. Difficile d’imaginer Eric Ciotti et le président de la commission des Lois, Sacha Houlié, s’entendre sur un texte commun. La droite brandit même la menace du dépôt d’une motion de censure en cas de recours au 49.3 pour faire passer cette loi. Côté LR, on s’interroge déjà sur la stratégie du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin : "S’il pioche dans nos PPL [propositions de loi] pour reprendre des dispositions, il peut parier sur le fait qu’on ne restera pas unis", note un député. La voie de passage est de plus en plus étroite.
