Rencontre avec Dominique Grand, nouvelle directrice de l'ARS en Creuse
C’est un parcours que l’on devine atypique. Dominique Grand est creusoise, d’Aulon, a fait toute sa carrière en Creuse et reste Creusoise à la tête de l’antenne départementale de l’Agence régionale de santé (ARS 23).
Un parcours en méritocratie, aussi. Rentrée en 1996, avec son BTS en poche, à l’hôpital de Bourganeuf comme secrétaire de direction, elle a gravi tous les échelons, a passé un Master 2 à Limoges et décroché son titre de directrice d’hôpital à l’école des cadres de la santé à Rennes en 2016. L’hôpital, pourtant, n’était pas une vocation. « Je voulais travailler dans l’administration, explique-t-elle, un poste s’est ouvert à Bourganeuf, c’était l’occasion. »
« La Creuse apparaît comme une terre de solutions »Mais le virus lui est vite venu : « en rentrant à l’hôpital, j’ai tout de suite été passionnée. Par l’environnement, les rencontres, très différentes avec tous les acteurs de la santé publique ». Passée par les services financiers et ressources humaines, elle a pris la tête du CH de Bourganeuf en juillet 2017. Puis a assuré l’intérim de l’hôpital d’Aubusson au début de la crise sanitaire. Avant de prendre celle de Guéret au départ de son directeur.
Et l’ARS ? « Je souhaitais changer de poste. Peut-être de département. Et puis la crise covid est arrivée. Et j’ai vraiment découvert l’ARS. Nous plongions dans l’inconnu et l’Agence a été une vraie boussole. » Elle a donc postulé pour cette « boussole », consciente de sa première mission en tant que directrice : « C’est défendre la politique de santé impulsée par l’ARS Nouvelle-Aquitaine et en être la représentante en Creuse. L’appliquer tout en tenant compte des particularités du territoire, les faire remonter à Bordeaux. Je représente Bordeaux en Creuse et je défends la Creuse à Bordeaux ». Une Creuse qu’elle connaît bien, comme les acteurs du coin. Ainsi que le problème de démographie médicale.
« Il y a une créativité ici. Avec, par exemple, les centres de santé de médecins solidaires à Ajain et bientôt à Bellegarde-en-Marche. C’est un projet phare, à dupliquer sur d’autres départements. La Creuse apparaît comme une terre de solutions ».
Selon elle « c’est la multiplication de ces initiatives qui apportera la solution » avant de donner l’exemple des internes : « il faut que les généralistes puissent devenir maîtres de stages. Au CH de Guéret, plus des internes seront accueillis, plus certains seront tentés de rester… Il faut tenir dix ans pour que le desserrement du numerus clausus fasse effet. Et j’ai bon espoir ». Des solutions, toujours, avec les infirmières de pratique avancée qui libèrent du temps médical. Sauf que ces IPA ont beaucoup de mal à s’installer dans le paysage en Creuse, notamment auprès des médecins. « Les IPA, on doit les aider, décrète Dominique Grand. On va leur faire rencontrer des médecins et montrer l’intérêt pour eux ».
Soutenir et aussi séduireMais il n’y a pas que les médecins qui se raréfient, c’est le cas aussi des infirmières, aides-soignantes et ASH. « Notre rôle, c’est de travailler avec le Conseil départemental et la maire de Guéret pour inciter les jeunes diplômées de l’Institut de formation aux métiers de la santé (IFMS) de rester sur notre territoire. Il n’y a pas que le métier, l’environnement joue, trouver un logement, un emploi pour le ou la conjointe, leur faire connaître ce territoire, cette ville… Il faut leur donner envie de choisir la Creuse durant les trois ans qu’ils passent à l’IFMS. »
En Creuse, malgré ces difficultés, l’hôpital résiste (lire notre édition d’hier), comment fait-il ? « Grâce à des professionnels super-engagés. Des cuisines aux directions, en passant par les soignants, il y a un esprit service public. On l’a vu durant la crise sanitaire. »
Ajain et ses médecins, un cas d'école (01-2023)
Autre actualité, les Ehpad : depuis l’affaire Orpéa, des enquêtes ont été menées dans tous les Ehpad de France. « On est le département de Nouvelle-Aquitaine à avoir conduit le plus d’enquêtes flash. On était à plus de 80 % des Ehpad visités en avril », annonce-t-elle. Et le bilan ? « Il y a des structures plus avancées sur certains sujets, souvent quand l’établissement a été restructuré et offre plus de confort. Là, aussi, où il y a un médecin coordonnateur, il y a une dynamique autre. Ce n’est pas le cas dans tous les Ehpad. En tout cas, aucune carence grave ni maltraitance n’ont été repérées. » Y a-t-il toujours un problème de remplissage dans les Ehpad creusois ? « Oui, notamment pour ceux qui n’ont pas encore été rénovés », reconnaît la directrice de l’ARS.
Mais est-ce que cela ne signifie pas tout simplement qu’il y a trop d’Ehpad en Creuse ? « Non je ne crois pas. La priorité, c’est le maintien à domicile. Quand on rentre en Ehpad à 85 ou 90 ans, on n’y reste pas longtemps. Pas 20 ou 25 ans comme avant. Pour ces places vacantes, on pourrait imaginer plus de courts séjours, ou d’hôpital de jour, ou bien la prise en charge de personnes âgées vieillissantes. »
Personne sans médecinDes Ehpad tous équipés en télémédecine par l’ARS, est-ce que la technologie a tenu ses promesses ? « Les médecins sont un peu frileux, estime la directrice de l’ARS 23. Et ils ont raison, on ne peut pas laisser un patient tout seul face à un écran en espérant qu’il saura quoi en faire, il faut qu’il soit accompagné. Par une infirmière, un pharmacien, un professionnel de santé. On a beaucoup financé, il faut que les soignants s’en emparent. C’est vrai qu’on a équipé tous les Ehpad et que c’est peu utilisé. Le médecin traitant qui vient y voir son patient, continue à téléphoner aux spécialistes dont il a besoin plutôt que d’amener le patient devant l’appareil. Il y a peut-être d’autres leviers à faire jouer. »
Beaucoup de chantiers, donc. Mais quelle est sa priorité ? « Que tous les Creusois aient un médecin traitant. Aujourd’hui, 7.282 patients n’en ont pas (*). On agit en favorisant l’installation des professionnels de santé, on aide à regrouper ceux qui le souhaitent et à trouver des solutions pour que tous les patients aient un médecin de famille. La seconde priorité, c’est la prévention. Que tous les publics ciblés se fassent dépister. Et vacciner, comme la campagne à venir sur le papillomavirus. »
(*) Soit 7,7 % des Creusois de plus de 20 ans. En France on considère que 11 % des patients de 17 ans et plus n’avaient pas de médecin traitant.
Eric Donzé
