Au Havre, Marine Le Pen candidate à l’Elysée… jusqu’à preuve du contraire
Philippe Olivier avait prévenu la presse. Pour ce 1er mai 2023, Marine Le Pen délivrerait "un discours haut de gamme, un discours présidentiel". De la part du conseiller de l’ex-candidate à l’Elysée, à la tâche pour rédiger ses discours, on ne s’attendait pas à d’autres éléments de langage. Sur scène, devant les 1 500 militants, salariés, cadres et élus attablés pour un banquet dans la salle du carré des docks du Havre, Marine Le Pen a prononcé un discours de trente-cinq minutes. On retrouve dans le texte les grandes thématiques chères au député européen Philippe Olivier. Lutte contre "l’idéologie" progressiste "woke", combat contre la "submersion migratoire" organisée par l’Union européenne, et attaques frontales contre Emmanuel Macron.
"Rarement un président n’a été si déconnecté, si esseulé, si assiégé, mais encore si arrogant. Rarement un gouvernement n’a été si fantomatique, vaporeux et transparent", a lancé Marine Le Pen sous les huées. Pour l’occasion, l’ancienne candidate à la présidentielle, d’ordinaire très statique, testait un nouveau dispositif, qui rappelait justement ceux prisés par le président de la République. Un discours prononcé debout au milieu de ses supporteurs, en mouvement, grâce à de nombreux prompteurs disposés tout autour de l’estrade. Une tentative de modernité qui tranche avec les habituels hommages à Jeanne d’Arc, étape traditionnelle des 1er mai lepénistes, chers à Jean-Marie Le Pen. La pucelle d’Orléans n’aura le droit, cette année, qu’à un discret dépôt de gerbe à Rouen, sur la route du retour pour Paris.
Au Havre, Marine Le Pen tente une nouvelle scénographie pour son discours. Terminé le pupitre et la posture statique, des prompteurs sont disposés un peu partout autour de la scène, pendant que MLP lit son discours en marchant. pic.twitter.com/QAkNx0HNZF
— Camille Vigogne LC (@Camille_Vigogne) May 1, 2023
Pas de place pour le travail et les retraites, ou si peu
De travail, Marine Le Pen aura finalement très peu parlé. Seulement quatre occurrences dans son texte où n’apparaît pas le mot de travailleur, et un seul rappel à la réforme des retraites, comme si le combat était déjà refermé, alors que des centaines de milliers de Français défilaient au même moment dans les rues des villes de France pour demander son retrait. Qu’importe que le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger ait répété le matin même : "Marine Le Pen ne sera jamais l’amie des travailleurs". "Le RN est déjà le parti des travailleurs, et depuis un paquet de temps, il faut juste que Laurent Berger regarde les résultats des élections et la réalité en face", soufflait Marine Le Pen, en aparté, le matin. L’organisation de cette fête dans la ville ouvrière du Havre, au nez et à la barbe dégarnie d’Edouard Philippe, a d’ailleurs été pensée comme une façon de réaffirmer ce statut.
L’objectif de ce 1er-Mai était double. D’abord, continuer à exister dans le débat. Pas si simple pour un parti qui a compris que le silence portait ses fruits sondagiers, et qui espère engranger les conséquences de la colère sociale, tout en restant en surplomb. "Je n’ai pas trop de difficulté à exister moi, ni le RN", balaie Marine Le Pen. Pourtant, à quelques mois des européennes, les cadres du parti le savent : le résultat du scrutin de mai 2024 dépendra en grande partie de la capacité du parti à mobiliser ses troupes. Il convient donc de ne pas relâcher la pression sur la majorité Renaissance ("Ils sont comme les lapins dans les phares d’une voiture, ils sont perdus", Sébastien Chenu), ou sur le chef de l’Etat ("On parle d’un type qui pense qu’il est toujours président", Philippe Olivier). Mais aussi de se poser comme une force de proposition, capable de se saisir de nouveaux sujets, comme sur l’écologie, un thème abordé plus longtemps qu’à l’accoutumée par la députée du Pas-de-Calais. Une intervention qui s’inscrit surtout en contre : "contre la décroissance énergétique" (donc pour le nucléaire), "contre la décroissance industrielle" (et donc pour la voiture thermique), et "contre la décroissance agricole" (un peu plus tôt, Marine Le Pen affirmait avec certitude qu’il n’y avait "pas d’élevages intensifs en France").
"Je suis candidate tant que je n’ai pas décidé de ne pas l’être"
Enfin, ce congrès du RN était aussi et surtout l’occasion pour Marine Le Pen de rappeler qu’elle était toujours, malgré son titre de présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale, la seule et unique cheffe de cette famille politique. Terminées, les hésitations sur une quatrième candidature à l’élection présidentielle. En tirant sur sa cigarette électronique, lors d’un échange informel avec la presse, elle lance avec autorité : "Il faut que vous compreniez une chose : je suis candidate [NDLR : à l’élection présidentielle de 2027] tant que je n’ai pas décidé de ne pas l’être, vous comprenez ?" A ses côtés, Jordan Bardella ne dit pas un mot. On l’interroge, au sujet du président en titre du Rassemblement national : "Pourquoi êtes-vous une meilleure candidate que lui ?" Regard agacé de Marine Le Pen : "Nanananère." Puis "Je suis la mieux placée, car j’ai fait trois présidentielles". Ne lui parlez pas de retraite à 54 ans.
