Raphaël Enthoven : "Les Insoumis ont industrialisé la pratique du mensonge en ligne"
Emmanuel Macron qui aurait été comparé à Néron selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung (en dépit des dénégations de la journaliste qui a signé l’article). La loi sur la réforme des retraites qui aurait été lâchement promulguée en plein milieu de la nuit (alors qu’il s’agissait simplement de son inscription dans le Journal officiel). Aurore Bergé, présidente du groupe Renaissance à l’Assemblée, qui aurait affiché son mépris pour les éboueurs sur BFMTV (alors que sa citation a été tronquée sur les réseaux sociaux). Pour le philosophe Raphaël Enthoven, ces exemples prouvent que nous ne sommes plus seulement dans l’ère de la "post-vérité", mais dans celle de la "post-post vérité". Même quand elles sont démenties, des désinformations continuent à être brandies sur les réseaux sociaux. "La post-post-vérité, c’est l’ère du mensonge que la vérité n’annule pas" explique-t-il à L’Express. Selon lui, si tous les camps idéologiques cèdent à ces dérives, la France insoumise aurait "industrialisé" la pratique. "Ce groupuscule sectaire maquillé en soviet disparaîtra aussi vite que le boulangisme, mais il laissera en héritage, au-delà de lui-même, la vilaine manie de raconter n’importe quoi impunément", assure-t-il. Entretien.
L’Express : Nous serions, selon vous, passés dans l’ère de la "post-post vérité". C’est-à-dire ?
Raphaël Enthoven : La post-post-vérité, c’est l’ère du mensonge que la vérité n’annule pas. C’est l’ère du mensonge qui n’a même plus besoin de se faire passer pour une vérité alternative. C’est l’époque (la nôtre) où il est inutile d’opposer les faits aux fake quand les seconds sont plus désirables que les premiers. Dans le match entre le désir et la réalité, la post-post-vérité consacre la victoire du désir. Auparavant, quand on disait une bêtise et qu’on se faisait reprendre, on présentait des excuses. Désormais, on s’en fiche. Nul besoin d’étayer son mensonge ou de le grimer en fait. La vérité n’a plus d’importance. Il est inutile de faire semblant de la dire. Faites-vous le porte-parole du réel, dites que 2 + 2 = 4, et l’on vous accusera d’être conservateur. La post-post-vérité, c’est le paradoxe permanent d’un relativisme total, où la vérité n’est plus qu’une opinion parmi d’autres, évaluée, comme les autres, à son degré de plaisir. Si elle est agréable, on l’agrée. Dans le cas contraire, on la bannit.
La récente rumeur virale selon laquelle la Frankfurter Allgemeine Zeitung, quotidien allemand de référence, aurait comparé Emmanuel Macron à Néron illustre bien selon vous cette "post-post vérité". Pourquoi ?
D’abord parce que c’est faux. Mais surtout parce que le fait que ce soit faux n’a pas empêché ceux qui ont propagé cette rumeur de laisser courir leurs tweets. La chose était trop douce à dire. A l’heure où j’écris ces lignes, les fausses réactions suscitées par ce mensonge délibéré sont toujours en ligne, et continuent d’être "likées" par des militants en froid avec le réel. Encore une fois, c’est cela qui est vraiment grave. La diffusion d’un mensonge n’est rien à côté du maintien d’un mensonge une fois que la vérité est connue.
Macron, le Président des ruines. https://t.co/TitvDCG7yo
— Clémentine Autain (@Clem_Autain) April 16, 2023
C’est comme la phrase devenue célèbre à force d’être répétée : "le gouvernement a été condamné deux fois pour inaction climatique". De celui qui la répand à celui qui l’approuve, tout le monde sait qu’elle est fausse : les condamnations prononcées en 2020 et 2021 ne visaient pas le gouvernement en exercice mais les carences de l’Etat durant la période 2015-2018. Mais ce fait-là, cet odieux petit fait qui s’interpose entre mon désir et la réalité, est balayé d’un revers de main. La vérité n’est, en l’occurrence, pas assez désirable pour supplanter le désir de dire autre chose. D’autant qu’un tel désir est désormais, grâce au numérique, nanti de moyens considérables (et qu’il est sur le point de se doter d’outils incomparablement plus puissants). Si vous voulez penser (tout en sachant le contraire) que le "gouvernement a été condamné deux fois pour inaction climatique", vous avez les moyens de ne croiser que des gens qui vous le diront. Et si les preuves de ce que vous savez faux vous font défaut, l’unanimité des gens qui le disent vous servira de paravent.
De même pour l’affaire de la fausse promulgation de la loi sur les retraites par Emmanuel Macron à 3h28. Une fois que tout le monde a su qu’il ne s’agissait pas de la promulgation elle-même mais de son inscription au Journal officiel, les réactions indignées sur le président "lâche" et "méprisant" qui "promulgue les lois quand les Français dorment" ont continué de se répandre. Idem pour l’autre fausse affaire de la montre présidentielle, que Macron aurait hâtivement dissimulée aux spectateurs alors qu’il lui était demandé de la retirer car elle faisait du bruit en tapant sur la table. Le point commun de toutes ces histoires, c’est qu’il s’agit de fumée sans feu, d’indignités imaginaires dont les promoteurs parient sur le désir de croire et sur l’effet d’accumulation. Et dont les récepteurs désirent de toute leur âme qu’on les dupe agréablement en leur racontant ce qui fait plaisir. La rencontre des cyniques qui distribuent le faux, et des poussins qui le reçoivent comme la becquée fabrique exactement ce qu’Etienne de La Boétie appelait la "servitude volontaire".
Le propos d'Aurore Bergé sur les éboueurs est aux antipodes de celui qu’on lui attribue
Vous vous êtes également indigné contre la fausse déclaration d’Aurore Bergé sur les éboueurs…
Cette histoire est intéressante et mérite qu’on lui fasse un sort à part, dans la mesure où elle rappelle une très vieille fake news.
Laquelle ?
La fable selon laquelle Camus aurait dit "entre la justice et ma mère, je choisis ma mère".
Ce n’est pas le cas ?
Non ! Alors qu’il répondait aux questions des étudiants, Albert Camus fut interrompu par un délégué du FLN l’accusant "d’oublier les Algériens"… Or Camus répondit ceci : "En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ses tramways. Si c’est cela, la justice, je préfère ma mère." Seulement voilà. Dans la retranscription qu’il fit de cet épisode, le journaliste Dominique Birmann écrivit, dans un exercice de synthèse qui ramassait plusieurs réponses de Camus : "J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice." Et ces propos imprécis ont été résumés par cette formule lapidaire (et totalement apocryphe) : "Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère." Or, ce résumé change tout : si Camus dit "entre la justice et ma mère, je choisis ma mère", ça fait de lui un humaniste de salon, une belle âme que ses beaux discours n’engagent pas, et qui préfère sa petite famille au sort de l’humanité… Mais s’il dit "quand la 'justice' tue des innocents, je choisis le camp des innocents", ça fait de lui un homme que la passion de la justice n’a pas rendu fou au point d’y sacrifier n’importe qui… Quel est le propos de Camus ? Non pas de dire que sa mère compte plus que la justice, mais de dire que si la révolte tue des innocents qui prennent le tramway, c’est qu’elle a perdu la tête et qu’elle est une cause perdue. Bref, en trafiquant sa phrase, on a présenté comme un cœur de pierre l’homme qui, par amour, dénie au révolutionnaire le droit d’être un assassin.
Pardon, mais quel rapport avec Aurore Bergé ?
Le processus est exactement le même. Aurore Bergé n’a pas dit "Si les éboueurs trouvent leur métier pénible, qu’ils se forment et changent de métier." Ça, c’est l’Insoumis Bastien Lachaud qui l’invente ! Aurore Bergé a parlé respectueusement du métier d’éboueur, rappelé sa pénibilité et défendu le principe d’une formation tout au long de la vie, qui permette, si on le souhaite, de changer de métier. Autrement dit, son propos est aux antipodes de celui qu’on lui attribue. Et comme dans le cas de Camus, c’est en résumant une parole qu’on l’a falsifiée. Les deux falsificateurs peuvent se défendre en disant qu’ils n’ont pas retranscrit les propos à la lettre près mais qu’ils ont mis entre guillemets ce qui leur paraissait synthétiser la pensée du locuteur. La fake news se donne l’alibi de la synthèse : certes, c’est faux, mais c’est plus vrai que le vrai ! CQFD.
En quoi le détournement par la NRA d’une image d’Emma Gonzalez, rescapée de la tuerie de Parkland en 2018, a-t-il marqué un tournant ?
L’image présente la très charismatique Emma Gonzalez en train de déchirer la Constitution américaine… alors qu’en réalité, elle ne déchirait qu’une cible. Il s’agit d’une photo détournée du Teen Vogue. Or, l’auteur du détournement ne s’est jamais caché qu’il s’agissait d’une supercherie. Et le fait qu’il s’agît d’une supercherie, et que ce fait-là fût connu de tous n’a pas empêché les militants de la NRA de faire tourner l’image à l’infini. Et quand on leur disait "mais c’est un faux !", ils répondaient "je n’ai jamais prétendu que c’était un vrai !" Exactement comme Bastien Lachaud pourrait répondre "Mais je n’ai jamais prétendu qu’Aurore Bergé a vraiment dit ça ! Je l’ai juste imaginée en Marie-Antoinette !" Avec la fausse image d’Emma Gonzalez, on dispose du premier exemple, à ma connaissance, d’un mensonge qui se présente comme tel. D’un mensonge qui ne prend pas la précaution de se déguiser en vérité. En ce sens, c’est une date.
Les Insoumis organisent l’avènement du monde parallèle où (qui sait ?) Mélenchon s’est peut-être, enfin, fait élire
Pourquoi vous en prendre autant à La France insoumise à ce sujet ? Ils n’ont, de loin pas, le monopole de contre-vérités propagées sur les réseaux sociaux ?
Certes non. Mais ils sont organisés. Ils tweetent en ordre et en meute. Ce qui a pour effet de donner à la fake news une invraisemblable puissance dès son apparition. L’enjeu est de créer un feu de paille suffisamment incandescent pour qu’il en reste quelques braises ou que l’autre s’y brûle. Les Insoumis ont industrialisé la pratique du mensonge en ligne. Ils ont sérialisé la production d’arrogantes contre-vérités qu’ils maintiennent sans vergogne, alors qu’il est aisé de voir qu’elles sont fausses. Ce faisant, ils ont dégradé la politique comme personne avant eux. Les casserolades sont peu de chose à côté de ces tweets funestes, qui laisseront de sales traces chez les gens. Leur sillage est celui de Trump (dont Mélenchon reprend les accents quand il fustige en L’Express un "journal en perte de vitesse" parce qu’il ne le flatte pas) : ils contestent le résultat des élections, ils accusent un président de n’avoir aucune parole parce qu’il tient ses promesses, ils hallucinent les montres qu’on cache, les horaires insensés… Bref, ils organisent l’avènement du monde parallèle où (qui sait ?) Mélenchon s’est peut-être, enfin, fait élire. Ce groupuscule sectaire maquillé en soviet disparaîtra aussi vite que le boulangisme, mais il laissera en héritage, au-delà de lui-même, la vilaine manie de raconter n’importe quoi impunément.
Vous critiquez la culture du "like" propice à valoriser non pas des faits, mais des opinions similaires à la vôtre. Mais en même temps, vous êtes toujours très actif sur Twitter. N’est-ce pas contradictoire ?
A l’usage systématique des contre-vérités correspond l’involution du like, ou sa démonétisation. Le like était un signe de reconnaissance. Une approbation d’anonymes. Désormais, c’est le cri de ralliement des gens qui veulent croire la même chose que vous. L’approbation est enfermée dans l’adhésion à une cause commune. On ne peut plus approuver celui qui ne pense pas la même chose que soi.
Mais vous avez raison. Il est contradictoire de savoir tout ça et d’être actif en ligne. J’assume cette contradiction. Le fait d’avoir les mêmes défauts que les gens dont je parle me permet aussi d’en parler. Et puis je ne peux m’empêcher de penser que, quand beaucoup de gens approuvent la rectification d’une fake news ou la diffusion d’une nuance, c’est un peu d’eau pure qu’on répand dans le marais. En mots simples : ce que je fais est inutile mais j’aime bien qu’on me suive car, comme dit Romain Gary, "la vie, ça demande des encouragements."
N’avez-vous jamais vous-même propagé une fake news ? Et si oui, avez-vous fait un mea culpa public ?
Il m’est arrivé de dire des conneries. Il m’est même arrivé d’en écrire. Mais je n’ai pas le souvenir d’une sottise que je n’aie ensuite, publiquement, confessée et abjurée. Quand j’ai cru bon, par exemple, de dire que le "Notre-Père" était, sous sa nouvelle version, "discrètement islamophobe", j’ai présenté des excuses le surlendemain. Idem quand je m’en suis pris aux Anglais, juste après le Brexit, dans un thread épouvantable. Faute avouée n’est pas toujours pardonnable. C’est comme ça.
Peut-on réellement lutter contre une fake news, si, comme vous le soulignez, il s’agit avant tout d’une question de croyance ?
Non. On ne peut pas lutter contre le désir de croire. On ne peut pas lutter contre quelqu’un qui sait ce qu’il en est de la vérité, mais persiste à dire le contraire. La servitude volontaire est trop puissante pour s’incliner devant des arguments. D’autant que, paradoxalement, celui qui pense comme ça croit qu’il est guéri. Et ça le rend incurable. En revanche, on peut se moquer des gens qui fonctionnent de cette manière. On peut inlassablement rappeler la vérité dont ils refusent de tenir compte. Afin de maintenir un espace où le réel demeure un terrain commun, et où, nonobstant ses gémonies, l’esclave volontaire sera le bienvenu à la seconde où il décidera de se libérer de ses chaînes.
