Lutte contre les dérives sectaires : les associations de victimes dans l’expectative
Coup de communication ou réelle volonté de relancer le combat contre les gourous en tout genre ? Ce jeudi 9 et vendredi 10 mars se tiennent au ministère de l’Intérieur les premières "Assises nationale de la lutte contre les dérives sectaires". Initiées par Sonia Backès, la secrétaire d’Etat chargée de la citoyenneté, l’objectif de ces deux journées de tables rondes est "d’adapter l’organisation et la réponse de l’Etat" à une menace en forte croissance. Une initiative accueillie avec un mélange d’enthousiasme et de prudence par les associations qui œuvrent sur le terrain auprès des victimes.
Ces dernières années, les pouvoirs publics ont en effet largement abandonné cette bataille. A la suite du drame de l’Ordre du temple solaire, qui avait fait plus de 70 morts en Suisse, au Canada et en France en 1994 et 1995, notre pays s’était pourtant doté d’un arsenal solide. Après plusieurs rapports parlementaires, la loi About-Picard était promulguée en 2001, et la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) créée dans la foulée. Placée auprès du Premier ministre, dotée de moyens conséquents, elle joue alors un véritable rôle de prévention, de réponse aux victimes, et de mise en musique de l’action de l’Etat. Le ministère de la Santé se dote d’un groupe d’appui technique, pour éclairer les autorités, mais aussi le public, sur les pratiques de soins non conventionnels risquées. Dans les préfectures, des réunions régulières sont organisées entre les différentes administrations et les associations pour organiser la réponse dans les territoires.
Les groupes sectaires prolifèrent
"Tout cela a bien fonctionné pendant quinze ans. Puis cela s’est délité petit à petit, et depuis six ans, il n’y a plus rien", regrette Charline Delporte, présidente du Caffes (centre national d’accompagnement familial face à l’emprise sectaire). Après le départ de Serge Blisko de la présidence de la Miviludes en 2018, il faudra attendre deux ans pour qu’un nouveau président – le préfet Christian Gravel – ne soit finalement nommé. Un moment, l’existence même de cet organisme paraît menacée. Il sera finalement rattaché au ministère de l’Intérieur. Sans pour autant calmer les inquiétudes, puisque la dernière cheffe opérationnelle de la mission, la magistrate Hanène Romdhane, a jeté l’éponge à la fin de l’année dernière, moins de 18 mois après sa nomination.
Pendant ce temps, les groupes sectaires, eux, prolifèrent. La pandémie et le développement des réseaux sociaux ont offert un boulevard à de nouveaux gourous en tout genre. L’an dernier, la Miviludes indique avoir reçu 4020 signalements, en hausse de 33 % par rapport à 2020. Et ce n’est que la face émergée de l’iceberg, nombre de victimes ne portant pas plainte. Pourtant, les conseillers de la Mission, eux, ne sont toujours que… sept : des moyens supplémentaires avaient été annoncés, mais ils n’ont concerné que des postes d’appui, pourvus par des contractuels, ou mutualisés avec d’autres services du ministère de l’Intérieur.
"La Miviludes a un rôle essentiel"
Pour les associations, un des tout premiers enjeux de ces Assises reste donc de renforcer cet organisme. "Nous n’avons pas besoin de nouvelles lois. Ce qu’il faut, c’est redonner toute sa place à la Miviludes, la renforcer, relancer le maillage territorial qui existait auparavant, avec des relais dans les préfectures mais aussi dans tous les ministères", résume Charline Delporte. "Sans annonces conséquentes à ce sujet, on pourra rester dans la simple opération de communication", confirme un observateur.
Ces dernières années, le préfet Christian Gravel a en effet pris le parti de verser des financements aux associations, sans pour autant augmenter les moyens de son administration. De quoi susciter des interrogations parmi les spécialistes, beaucoup craignant de voir les pouvoirs publics se désengager encore davantage. "Nous ne faisons pas le même travail : la Miviludes a un rôle essentiel car elle parle au nom de l’Etat, elle a un poids juridique que nous n’avons pas", insiste Didier Pachoud, président du Gemppi (groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la protection de l’individu).
Une meilleure coordination entre la Mission et les associations est également attendue. "Il faut que chacun soit au courant des alertes reçues par les uns et les autres, pour gagner en réactivité", souligne Pascale Duval, la porte-parole de l’Unadfi (union nationale des associations de défenses des familles et de l’individu victimes de sectes). D’avantage de moyens sont espérés en faveur de la prévention, ainsi qu’un engagement du ministère de la Santé sur ces questions.
Alors que les pseudo-thérapies prolifèrent, et qu’elles représentent bien souvent une porte d’entrée vers une forme d’emprise, l’administration de François Braun fait en effet preuve d’une grande prudence sur ces sujets, arguant qu’il ne s’agit justement pas de santé. Certains notent d’ailleurs avec inquiétude que l’avenue de Ségur sera représentée durant ces deux jours par la secrétaire d’Etat Agnès Firmin Le Bodo. Lorsqu’elle était encore députée, la pharmacienne avait en effet été l’un des premières à soutenir l’association "Agence des médecines complémentaires adaptées", une structure visant à favoriser le développement de ces pratiques de soins non validées scientifiquement. Après deux jours de débats, Sonia Backès présentera vendredi en fin de journée la nouvelle feuille de route gouvernementale contre les dérives sectaires. Les représentants des associations l’attendent de pied ferme.
