Une randonnée entre Viscomtat et Thiers (Puy-de-Dôme) où il est question du château de Montguerlhe
« Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère. » Citation issue des Essais de Montaigne.
Du pain d’épices pour bien débuterAttablé devant un café à la Cité de l’abeille à Viscomtat, en compagnie d’Alain Benoît à la Guillaume, apiculteur et maître des lieux, je considère la maison récemment rénovée face à moi. Après des mois de travaux, Alain et Mariette Mercier ont ouvert en ces lieux La Casa Dare d’Art. Un espace d’expression qui accueille comme première exposition une rétrospective du photographe Albert Monier. Incontournable. « C’est une maison qui appartenait à un ancien paysan ouvrier. On raconte que l’homme lisait Montaigne, sourit Alain Benoît à la Guillaume. Nous avons commandé les Essais et nous allons nous aussi nous y mettre. »
C’est sur cette drôle de coïncidence que je me décide à m’élancer une fois de plus sur le Chemin de Montaigne qui loge la Cité. L’apiculteur m’invite à déjeuner mais je suis déjà en retard sur mon horaire. Il ne me laisse pas partir sans me lester d’un bout de pain d’épices confectionné maison. J’apprécie le geste. N’ayant pas croisé d’épicerie depuis quelques kilomètres, je m’étais préparé à ne rien avaler jusqu’à Thiers.
Le Forez du XVIe siècleL’ancienne et unique voie qui reliait Noirétable à la cité coutelière me mène rapidement vers le hameau de Rambaut où subsiste encore un relais diligence au sommet de la côte. Aujourd’hui privatisé, la bâtisse et ses dépendances aux volumes gigantesques témoignent de cette époque révolue où étaient accueillis les voyageurs de la France entière. « Une cheminée par chambre », m’avait expliqué Alain Benoît à la Guillaume, une heure auparavant. En 1581, il est cependant peu probable que Montaigne y ait séjourné. Le périple étant certainement antérieur à la construction du relais.
Mais qu’est-ce que le penseur a bien pu observer ou croiser à son époque ?
Cette question me taraude depuis le début de mon périple. À vrai dire, si ce n’est le chemin à proprement dit, plus grand-chose d’actuel. Je repense à cette discussion que j’avais eue avec l’historien local Michel Sablonnière.
« Au XVIe siècle, il faut s’imaginer un paysage très ordonné. Il n’y avait que très peu d’endroits laissés à l’abandon sauf au fond des vallées. On pouvait trouver des sapinières mais aussi beaucoup de champs cultivés. L’essentiel était constitué de cultures de céréales comme l’avoine ou le seigle pour nourrir la population et être vendues. Avec le système seigneurial, il fallait payer des taxes »
Au XVIe siècle, le Forez était alors bien plus peuplé. Une population essentiellement rurale qui s’accrocha à sa terre jusqu’à la Première guerre mondiale. Mais il est peu probable que Montaigne s’enquit de la vie de ces paysans à son passage. « Même s’il était un humaniste cela reste un gentilhomme qui tenait son rang », sourit l’historien. Il faut imaginer le grand homme progressant sur son petit cheval acheté à Lyon, rapide mais mal adapté aux chemins du Forez. Montaigne, accompagné de quelques fidèles, eux aussi à cheval, était suivi par ses valets moins bien lotis puisqu’ils progressaient à pied.
Montguerlhe à l’abandonThiers est bientôt à mes pieds mais avant d’entamer la descente je pars à la recherche du château de Montguerlhe, un peu à l’écart du chemin. Construite au XIe siècle, la forteresse permettait de surveiller l’axe Clermont-Lyon. Celui précisément où passa Montaigne et que je suis à mon tour. C’est au hameau Le péage, plus au sud, que la marchandise et notamment le fer venu du Dauphiné qui alimentait les coutelleries, étaient taxée. Un lieu devenu villégiature pour les Thiernois, les dimanches, jusqu’au milieu du siècle dernier, avant que les douglas ne viennent envahir le sommet. Le château est aujourd’hui délaissé. Il n’en finit pas de mourir, en silence et caché de tous.
Pont-Bas, puis Dégoulat : me voici enfin redescendu à Thiers par ce « casse-mollets » qui n’en finissait pas. Je retrouve mes collègues à l’agence de La Gazette et de La Montagne, rue de Lyon. La fin du voyage n’est pas loin.
La prochaine étape sera la dernière, jusqu’à Lezoux.
Yann Terrat
Pratique. Renseignements sur les itinéraires du Chemin de Montaigne, les hébergements, lieux à découvrir sur le site www.ffrandonnee.fr et chemin-de-montaigne.jimdofree.com
Randonnée. Tout l‘été, La Gazette part sur le Chemin de Montaigne. Sept étapes et plus de 100 km de Montverdun à Lezoux, en randonnée et en itinérance, à la rencontre du patrimoine, des paysages et des habitants de ce vaste territoire. En septembre 1581, Michel de Montaigne part de Rome pour rejoindre Bordeaux où il vient d’être élu maire. Un périple qu’il décrit dans son Journal de voyage (Folio Classique). Le Chemin de Montaigne (GR 89) reprend ce parcours sur 324 km, d’est en ouest, de Lyon à Felletin dans la Creuse.
