"J'ai été obligé de retourner vivre chez mon père" : ces pilotes de ligne que le Covid a fait basculer dans la précarité
« L’association européenne des pilotes a estimé à 18.000 le nombre de pertes d'emplois en Europe pour les pilotes de ligne. » Olivier Rigazio, membre associé du Bureau exécutif du SNPL France ALPA, syndicat de pilotes, n'en finit pas d'égrener la liste des compagnies aériennes qui licencient leurs pilotes de ligne. Dernière en date ? Norwegian Air, qui vient d'annoncer sa décision d'arrêter les vols long-courriers pour se reconcentrer sur les vols européens. « Il faudra ajouter à ce bilan des centaines de pilote», soupire Olivier Rigazio.
Quand elles ne licencient pas, la plupart des compagnies aériennes réduisent leurs effectifs ou gèlent les embauches, comme Air France, le premier employeur du secteur dans le pays...
Certains pilotes paient pour volerLe secteur de l'aérien, qui ne devrait pas retrouver son niveau d’avant-crise avant 2024, s'interroge : que faire des milliers de pilotes qui ne volent plus ? Certains employeurs abusent de la situation. « Il y a des compagnies peu regardantes qui en ont profité pour demander des accords de performance collective et qui ont demande aux pilotes de réduire leurs salaires de 20 % pendant cinq ans », dénonce Olivier Rigazio.
Certaines compagnies vont même jusqu'à demander aux pilotes de payer pour pouvoir voler. « C'est le pay-to-fly ; le payer pour piloter qui s'adresse surtout aux jeunes pilotes qui ont peu d'expérience. Des compagnies proposent à ces jeunes de les prendre en copilote, de leur faire payer plusieurs dizaines de millier d’euros et ils volent comme copilote de façon à augmenter ces heures de vol. »
Un pilote sans expérience, et ce malgré toutes les qualifications nécessaires pour être copilote, ne vaut pas grand chose sur le marché de l’emploi, a fortiori en période de crise. Il est donc poussé par ces compagnies peu scrupuleuses à se payer sa montée en expérience.
Au RSAOlivier Rigazio évoque aussi la centaine de personnels qui avaient démissionné de leur emploi juste avant la crise sanitaire pour intégrer une nouvelle compagnie. Sauf que ces embauches ont été gelées... Résultat, certains ont basculé dans une précarité soudaine.
Nicolas (prénom d’emprunt) fait partie de ces pilotes fauchés en plein vol. « J’avais démissionné et je devais commencer dans ma nouvelle compagnie en avril. Mais tout a été mis en stand-by. Je me suis retrouvé sans rien. Depuis, j’attends. »
Après l’extinction de ses six mois de droits au chômage, le pilote a dû faire appel à la solidarité familiale.
Je suis aujourd’hui au RSA. J'ai été obligé de retourner vivre chez mon père et je donne des cours de soutien scolaire pour m'en sortir. Le syndicat de pilote a aussi lancé une cagnotte pour nous aider
Quand, mi-mars, alors qu'il s'apprête à effectuer une liaison pour l'Italie, Nicolas apprend que ce vol est annulé, il est loin d'imaginer ce qui se dessine. « J'étais content car je pouvais rentrer plus tôt chez moi : j'ignorais que c'était la dernière fois que je pilotais un avion. Professionnellement, tout allait bien jusque là. Personne ne pensait qu'une crise sanitaire pouvait tout briser. Comme ça. En quelques jours. »
Limiter la casse en attendant la repriseDepuis, pour « rester employable », Nicolas se forme chez lui, en potassant des manuels d'exploitation. Histoire de ne pas totalement décrocher. « Il faut trois décollages et trois atterrissages dans les trois derniers mois pour garder le droit de piloter. Quand on n'a pas ça, on est obligé de passer par des séances de réentrainement sur le simulateur. J'aurai quelques heures, voire des dizaines d'heure, à faire au simulateur avant de revoler. »
Le nerf de la guerre c'est d'être employable quand ça reprendra. Alors, on essaie de limiter la casse
Changer de métier ? « C'est difficile. C'est un métier passion. Et puis, j'ai fait un emprunt pour me former. Je sais aussi qu'un monde sans avion n'existera pas. Il faut traverser ce manque d'activité, avec le moins de casse possible. »
Pire à l'étranger« En France, on a de la chance par rapport à d'autres pays. Les compagnies ne se sont pas mal comportées car il y a l'aide de l'État derrière », fait remarquer Olivier Rigazio. A l'étranger, les exemples de pilotes d'avion contraints de se reconvertir pour pouvoir subvenir à leurs besoins pullulent. Comme cette histoire racontée dans The Wall street journal : un Américain de 44 ans devenu sur le tard pilote de ligne chez American Airlines qui passe désormais ses journées à conduire des camions dans le nord de l'Ohio... En Suisse, une idée originale a émergé : transformer les pilotes d’avion en conducteurs de train.
Nicolas Faucon
