Quand les Mandrin creusois étripaient les gabelous
La gabelle, impôt sur le sel institué en 1331 par Philippe VI, renforcé par ses successeurs, fut à l’origine de révoltes et de trafics qui n’épargnèrent pas la Marche.
Le sel, denrée indispensable à la conservation des aliments, était vendu à un prix élevé au profit du roi dans les provinces de « grande gabelle », comme le Berry. Ses habitants avaient l’obligation d’acquérir tous les six mois un minot de sel (72 litres) pour quatorze personnes au-dessus de huit ans.
La Creuse exemptéePhilippe VI avait exempté la Marche de la gabelle en compensation des sommes versées pour libérer le roi Jean II, prisonnier des Anglais.
La décision de François 1er d’appliquer la gabelle aux provinces « redimées » (exemptées) entraîna leur soulèvement. Son fils, Henri II, leur proposa de racheter ce privilège, ce que la Marche accepta.
Ses habitants purent acquérir autant de sel qu’ils voulaient, sans taxes. Entre les provinces de « grande gabelle » et celles « redimées » s’instaura bientôt la contrebande du sel, le faux-saunage.
Toutes les catégories sociales – paysans, marchands, nobles – se lancèrent dans ce trafic lucratif sans que les amendes « salées », les condamnations aux galères voire à la mort appliquées aux faux-sauniers les dissuadent. Pour l’enrayer, Louis XIV abolit la liberté de commerce, de transport et de stockage du sel dans une zone de cinq lieues (environ 22 km) de part et d’autre des limites entre provinces de « grande gabelle » et « redimées ».
Le sel était enfermé dans des dépôts surveillés par les gardes de la gabelle (gabelous) et ne pouvait être vendu qu’avec leur autorisation.
La population de la Haute-Marche fit plus que protester contre cette mesure : le 28 décembre 1667, 700 à 800 personnes armées de bâtons, de faux et même de mousquets donnèrent l’assaut au dépôt de sel de Fresselines, se saisirent des gardes et commis de la gabelle qu’ils molestèrent.
L’un des contrôleurs, Jean Ridel, sera tué et son cadavre mutilé par les émeutiers. Bien que le pouvoir royal ait « serré la vis » après ce tragique événement, le faux-saunage ne s’en poursuivit pas moins au début du XVIIIe siècle, contrebandiers et gabelous se rendant coup pour coup.
Batailles rangéesCe mois-ci, les Archives départementales mettent en ligne un document illustrant l’une de ces batailles : le 23 septembre 1705, Antoine Carrey, capitaine commandant de la brigade de Chantemille (Ahun) et ses hommes se rendirent au bourg de La Pouge pour appliquer une sentence à l’encontre de trois individus, accusés de rébellion lors de la capture par les gabelous de neuf chevaux chargés de sel de contrebande.
Copieusement insultés, entourés par une foule menaçant de leur faire un mauvais parti, le capitaine et les siens battirent en retraite, abandonnant même une partie de leurs armes, poursuivis sur la route par leurs assaillants.
Le 1er juillet 1734, huit gabelous de La Celle-Dunoise, conduisant à Bourges un groupe de faux-sauniers condamnés aux galères, furent mis en déroute près de Mortroux par une bande d’hommes armés voulant les délivrer les prisonniers. Les assaillants dépouillèrent de ses armes, de son argent et de ses vêtements un gabelou blessé.
Le 16 mai 1736, les gardes de la Celle-Dunoise et de Fresselines échangèrent des coups de feu avec une troupe d’une soixantaine de faux-sauniers conduisant cent chevaux.
Le 28 janvier 1737, un cabaretier du Donzeil prévint le capitaine des Roziers, commandant de la brigade de la gabelle du Moutier-d’Ahun que des faux-sauniers s’étaient rassemblés avec leur chargement de sel dans un bois près de Sous-Parsat.
C’était un guet-apens : un faux-saunier abattit d’un coup de fusil le capitaine, dont on retrouva le corps lardé de coups de baïonnette. Le chef des faux-sauniers et instigateur du piège était un noble, le chevalier du Monteil, fils du seigneur du Monteil à Lupersat. Il échappa à la justice mais le cabaretier, son complice.
