Adèle Haenel sur Polanski : "Ce serait pas mal d’encadrer son film d’un débat sur la différence entre l'homme et l'artiste et sur les violences faites aux femmes"
Après sa première mondiale à la Mostra de Venise, J'accuse, le nouveau film de Roman Polanski, sera projeté en clôture du Festival International du Film de La Roche-sur-Yon. Une sélection qui n'a pas été du goût d'Adèle Haenel, récemment actrice dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Invitée par le festival, elle a déclaré lors d'un entretien : "J'étais un peu vexée en voyant la programmation, et nous avons eu l’occasion d’en parler avec Paolo (Moretti, délégué général du festival, N.D.L.R.), que le film de Roman Polanski était projeté.". Et elle poursuit, assez émue :
"Je pense que, dans le contexte actuel, ce serait pas mal d’encadrer ce film d’un débat sur qu’est-ce que la différence entre l'homme et l'artiste ainsi que sur la violence faite aux femmes. C’est un truc à prendre au sérieux. Contrairement aux pays anglo-saxons, je trouve qu’en France, comme dans les pays latins, on met tout ça sous le coup de la liberté de la création de l’artiste, et je pense qu’il est vraiment souhaitable pour tout le monde que l’on questionne ça. C’est une question complexe et dont on a besoin de tous discuter. On ne peut pas se contenter de : ça, c’est la liberté de création. On est dans une structure où l’on est tous plus ou moins informés de ce que signifie la culture du viol. On parle d’une femme sur cinq, concernée directement par la question du viol. On peut en parler de manière structurelle et au moins ouvrir le débat pour que ça change. Car ce n’est pas naturel, c’est un fait social."
???? Adèle Haenel à propos du film #Jaccuse de Polanski projeté au Festival de La Roche-sur-Yon. Voilà.
— Lesbien Raisonnable (@LesbienRaison) October 18, 2019
Prise de son @pamplemouz pic.twitter.com/2MPM8ZoOYD
L'actrice fait référence à la condamnation pour viol sur mineur dont Polanski a fait l'objet il y 42 ans. Rappelons que le réalisateur a fui le pays sans avoir purgé la totalité de sa peine et qu'il vit depuis sous la menace d'une extradition. Rappelons aussi que sa victime, Samantha Geimer, demande depuis 1997 à ce que les poursuites soient abandonnées. Rappelons enfin que Polanski a été accusé d'agressions sexuelles par trois autres femmes, elles aussi mineures au moment des faits, et que ces faits étant prescrits, ils n'ont pas pour l'instant débouché sur une procédure judiciaire à l'encontre de Polanski.
En réponse à la déclaration de l'actrice, Paolo Moretti a organisé vendredi dernier un débat de plus d'une heure avec la critique et spécialistes des représentations de genre Iris Brey. Cette dernière n'y est pas allée par quatre chemins en affirmant en ouverture de ce débat : "En tant que programmateur, on construit au travers de sa sélection une vision du monde. Il y a une responsabilité et un choix quant aux images que vous voulez diffuser. Quand une personne accusée d'agressions sexuelles sort un film, je pense que la question n'est pas celle de la censure de cette œuvre dans votre festival, la question est de ne pas célébrer ces hommes, car si on le fait on participe à la culture du viol."
Suite à la discussion avec Adèle Haenel sur la programmation de J'ACCUSE de Roman Polanski, Paolo Moretti, délégué général a organisé une rencontre avec @IrisBrey autour de la question : "la séparation entre l'homme et l'artiste"
— Collectif 50/50 (@Collectif5050) October 20, 2019
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Dans un entretien accordé à Allociné, Paolo Moretti a défendu son choix en reconnaissant la portée polémique de son geste mais en présentant aussi une solution ; accompagner le film d'une discussion sur sa réception et surtout éviter la censure :
"C’est un film problématique. C’est un film problématique en 2019, dans cet état des choses, pas forcément pour le film, mais qui représente un vecteur de cette discussion. C’est un catalyseur de nos sensibilités dans l’esprit commun et dans l’esprit du temps aussi. Je ne peux ne pas reconnaître que ce soit comme ça et que certaines personnes puissent être sensibles à ce que le film porte. Par contre, j’ai un problème avec les pulsions de censure. Ce que l’on va faire, grâce entre autres à la discussion avec Adèle, c’est créer un contexte autour du film et susciter une discussion justement sur la question de la séparation entre l’homme et l’artiste qui est d’ailleurs la question qu’a soulevée Lucrecia Martel dans le jury de Venise et en connexion évidemment avec la présence du film dans le programme du festival. C’est l’une des solutions – je ne prétends pas que ce soit LA solution."
De son côté, Iris Brey prône une tout autre position puisqu'elle affirme ne plus vouloir voir de films réalisés par des hommes accusés d'agressions sexuelles. Depuis deux ans, elle a par exemple ôté du corpus de films qu'elle enseigne à l'université tous les films réalisés par de tels hommes : "C'est un choix politique et très joyeux, car cela ne crée aucun manque, pour moi ou mes étudiants. C'est un geste de programmation que je fais.". Une décision qui pose question. Premièrement car elle fait fi de la présomption d'innocence et du rôle de la justice (elle parle d'accusation et non de condamnation) et ensuite parce qu'elle pose la question de savoir si un homme, fut-il jugé coupable de crime, doit se voir confisquer toute possibilité de pratique artistique et d'exposition de son travail.
Paolo Moretti défend cette liberté d'expression et il revendique surtout l'accessibilité aux œuvres. Il affirme que la décision de voir ou ne pas voir une œuvre appartient à chacun et que son rôle, en tant que programmateur, est de montrer le film, de ne pas céder à la volonté d'une partie du public, mais de se soucier de construire une séance de clôture qui intéresse un public large, ce qui est le cas avec le film de Polanski. "Ne pas montrer n'est pour moi pas une bonne réponse, si quelque chose existe et crée un trouble, c'est qu'il faut rétablir un équilibre, pas exclure ce qui crée le trouble.".
