La chocolaterie Banania à Clermont-Ferrand : sur les chemins du petit-déjeuner
En 1909, un journaliste, Pierre Lardet, se souvenant d’une recette utilisée au bord du lac Managua au Nicaragua eut l’idée de préparer un produit énergétique alliant farine de banane, cacao et sucre. Après avoir envisagé Bananete, Banaco-Phosphaté et Bananose, il déposait la marque Banania le 31 août 1914.
Au mois d’octobre de cette même année, il y joignait le dessin d’une native des Antilles dégustant sa boisson et lançait une campagne de publicité prémonitoire : «Banania sera demain votre petit déjeuner, c’est délicieux, son dosage scientifique en fait un reconstituant de premier ordre...».
La marque connaît rapidement un fort développement grâce à la demande de nos soldats dans les tranchées. Ses premières affiches publicitaires montraient d’ailleurs un «poilu» rêvant de sa famille réunie autour d’une table sur laquelle était posée une boite de Banania. En 1915, le brave tirailleur sénégalais arrivait à point nommé pour vanter les mérites d’un mélange venu des pays chauds.
L'histoire méconnue de l'obélisque de Clermont-Ferrand, l'objet d'une longue bataille
A la fin des années 1930, mille quatre cents tonnes de cette farine de banane chocolatée étaient vendues chaque année en France ! Fortement sollicitées par la publicité sur le lieu de vente - les cartonnages «au tirailleur» étaient largement distribués dans les épiceries - une bonne partie de familles françaises avaient adopté Banania au petit-déjeuner.Ce bâtiment vous rappelle-t-il quelque chose ? C’est aujourd’hui un immeuble de bureaux dénommé, Centre Victoire, mais les vieux Clermontois parlent toujours de l’immeuble Banania…
Du provisoire qui dura quarante ans !Dès 1938, la société Banania sans doute soucieuse de trouver une position de repli en cas de nouveau conflit pensa à s’implanter en Auvergne. Jean Mestas qui fut le directeur de l’usine de la place de Verdun de 1970 à 1985 raconte : «L’installation à Clermont tenait un peu au hasard... Après la destruction partielle de l’usine de Courbevoie en 1940, il était apparu prudent aux dirigeants de replier la production au centre de la France. Les locaux de la brasserie Tartarat situés place de Verdun à Clermont étant disponibles, les ateliers y furent installés provisoirement avec une recette allégée par manque d’approvisionnement...» Ils y resteront plus de quarante ans !
Après 1946, en raison des restrictions de la guerre, un enfant sur trois présentait des troubles de croissance, un adolescent de l’après-guerre mesurait en moyenne 7 cm de moins et pesait 7 kg de moins que son aîné de 1935. Les possibilités de développement d’une boisson énergétique étaient immenses. Au début des années 1950, les choses rentraient pourtant progressivement dans l’ordre, Banania reprenait sa recette traditionnelle pour les enfants du baby-boom. Le petit déjeuner du tirailleur revenait en force, même si «Y’a Bon» se faisait au fil des années de plus en plus discret sur les boîtes..
Des chaînes de production bien tenues
Visitons l’usine de la place de Verdun dans les années 1960, grâce au témoignage d’une « ancienne », Marie-Thérèse de Beaumont : «Au fond de la vaste surface du rez-de-chaussée se trouvaient les mélangeurs desservis par des hommes. Moi, j’étais devant un tapis roulant et je remplissais les sachets de Banania suivant les modèles, en 250 gr, 500 gr ou 1 kg... »
« Après la mise en sachet, il y avait la vérification du poids, puis l’emboîtage (en carton à l’époque), la fermeture de la boîte et enfin la mise en place dans des caisses... qui rejoignaient les camions pour la livraison des grossistes de toute la partie sud de la France. Le travail était répétitif, mais pas vraiment difficile, et l’ambiance toujours très bonne... Je me souviens qu’en accord avec nos patrons, nous faisions 10 heures de travail par jour (de 7 heures à 17 h 30) du lundi au vendredi, pour pouvoir profiter de notre samedi... Je ne suis pas sûr que c’était vraiment légal, mais de toutes façons les inspecteurs du travail étaient bien gentils et ils partaient toujours avec une grande boite de Banania... Bon, ça arrangeait tout le monde et puis il doit y avoir prescription, s’écrie Marie-Thérèse dans un grand éclat de rire.
Elle ajoute : «Il y avait souvent des moments de détente, comme la fête des Ormeaux dans le quartier, nous avions monté un char de carnaval avec une case et des déguisements africains autour de Banania. C’est vrai que nous nous sommes bien amusées à cette époque.»
Marie-Thérèse revient aussi sur une dernière anecdote, : «...quand nous montions dans le bus, nous les filles de Banania, il arrivait souvent que l’on nous dise que nous sentions très bons... c’était un parfum de vanille et de chocolat qui imprégnait notre peau après notre journée de travail...»
Pierre-Gabriel Gonzalez
